Bruno ODILE

27 février 2017

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26 février 2017

Nous sommes, nous-mêmes la présence du vide et de la mort.

87738892_pEt voici cette brèche se perdant dans une autre plus grande encore. Où sont les videurs de rivière ? Le bleu s’envole en rase-motte, ma terre est un ventre remplit de morts. Ma vie est pliée comme une rumeur tord les boyaux de mes rêves. Je ne tiens plus l’âge de la neige, je ne sais plus le courage de la graine qui ensemence la vallée. Quelques empreintes s’agitent dans la boue. Les pierres sont vivantes et mon cœur est une frégate.  

 

L’inaccompli est toujours ce lieu réduit et exigu dans lequel je me débats pour survivre. Heure après heure, semonce après semonce, l’horizon s’endort dans les marais. Un rêve s’installe dans l’écrin du jour qui se lève. Molosse, le géant du débordement, pose ses pieds sur le rebord de la vitre. D’un côté, la vision réelle du paysage qui s’envoûte d’infinis regards ; de l’autre, des terres en friche cherchent des ressemblances. Molosse veille. C’est le Cyclope de la préservation et du soutien. Il mate, retient, conserve, épie, lape la peau de tous ses mouvements, de toutes ses engelures. Il montre les dents, il aboie et hurle à la marée montante où s’ensevelissent nos têtes de mille mots percutant. Il lapide le concevable de nos raisons, de nos matérielles conceptions à être vivant. Il vilipende nos émotions irrationnelles, il discrédite nos actes inconscients et nous dresse contre le laisser-aller, contre l’angoisse du vertige et la chute du temps. Ici, nous parlons seulement pour que le retour d’échos puisse nous indiquer une route provisoire et nous marchons nus dans cette confrontation inexpiable. 

 

De grands yeux noirs roulent sur l’échafaudage, se cognent au fer, dérapent sur les planches. Ils regardent au travers de la cloison. Ils ne savent rien du cimetière des ombres qui dansent derrière. Et ils crient : « Du vrai, du vrai… donnez-moi du vrai ! Il me faut du réel pour bâtir mes histoires. Il me faut du courage et le courroux viril du désir pour dénoncer la vie où elle ne semble pas être. Donnez-moi du -à vivre- afin que mes expériences puissent s’étancher de tous les cauchemars du monde. Donnez-moi du rêve pour que je puisse compenser ses misères latentes. » 

 

Serait-ce nos morts nouées d’invivables perceptions qui pétaradent des pieds ? Nos regards sont toujours pris aux pièges des obsessions. Des images, des symphonies de silhouettes couvertes d’habitude, des figures tancées et pétries par l’obstination à vouloir en démordre avec l’inexplicable. 

 

Serions-nous cette imposture qui gicle de nos paroles ou bien appartiendrions-nous à ce paysage qui s’évade au bord de nos yeux ? Sans doute, notre monde est une multitude de fragments rapiécés les uns aux autres. Je suis revenu de si loin pour t’emporter. Pour t’empoigner sur le dos de la terre comme le vent saisit ce qui reste dans les miettes d’ombres et de curiosité.   

 

Le vent découpe le germe de mes yeux. Je margotte le réel sous le terreau des ombres. Il y a toujours, toi, coincée dans les palabres de l’inexistence et moi te survivant. Mais, le feu ne connaît pas les mêmes bourrasques à chacune de ses fureurs. Tantôt, il ravage les forêts qui bordent mon intimité ; tantôt, il se limite aux cendres de la cheminée qui me tient lieu de compagnonnage. 

 

Je ne change pas le monde, je le clarifie. Mes rêves ne sont pas de simples ornements. Ils dépassent la réalité devenue claustrophobe. 

 

Toute traduction est rigoureusement impossible. L’infini n’a pas d’orientation. La raison n’est qu’une laque frigide. Et moi, j’ai besoin du monde et de ses bûchers de pierre pour y adosser mes paroles. Je vis à l’intérieur de ma fatigue, de ma joie écervelée et de mon patrimoine d’aveux. Il ne s’agit plus de brillance, mais de netteté. La clarté qui pourrit dans l’ombre n’aura jamais de la joie sur le bout de sa langue. Il faut que le rire me rappelle ta présence afin que l’effondrement du jour ne soit pas une simple injustice. Sans quoi, l’accomplissement serait l’injure de mes rides. Je n’ai plus d’âge depuis ta fugue. Je me vis dehors sur le flanc de la colline. Je n’existe vraiment qu’à l’extérieur de moi-même comme si j’avais le cœur collé sur une vitre fêlée par le givre. 

 

Devant toi, je te parle comme si tu n’étais plus là. Les feuilles de mon arbre se fondent dans la matière du ciel. L’instant d’une seconde de lucidité, tout se partage, se transforme et devient nôtre. Discernement corrosif que nous fuyons par nos imaginaires. Puis, tout se refait ailleurs, autrement, dans une cascade d’évènements, de faits, de dires et d’ententes colportées. Jusqu’à une prochaine fois. Jusqu’à la fin. 

 

Le calme apparent ne tient qu’avec des cales posées sous ses pieds. La vie nous harangue autant qu’elle nous déprécie de ses frasques humaines. A contre-ciel, des oiseaux parlent avec le monde entier. Il y a une fenêtre noire ouverte dans l’espace chaotique du sentiment. Un hublot avale nos cœurs pourtant devenus des rochers. La nuit tombe de nos masques. Nos moelles tètent à l’étoile qui pénètre nos ventres. Nous répondons à la torpeur de l’énigme vitale en reprenant la position fœtale, notre pouce entre les lèvres du monde. 

 

Tu as choisi des raccourcis aux extrémités du blanc. Il ne peut y avoir de concurrence à l’intérieur de soi. Il ne peut y avoir un espace à combler dans l’intervalle du vide. Tu t’es libérée d’une entité hypothéquée à la fracture de la lumière. Tu as osé ne plus craindre, ne plus redouter, ne plus te réduire à la servitude de l’amour exclusif et lacunaire. 

 

En amour, on s’abandonne à l’autre, en mourant on s’abandonne à tous les autres. Ce qui est brisé, c’est l’espérance. Ainsi, la furieuse volonté à t’effacer pour devenir invisible m’emporte avec toi.  Je suis à califourchon sur une gomme.

 

Dans cette situation, j’en suis venu à penser que toute naissance est déchue d’avance et qu’il faut impérativement nous appliquer à boire chaque goutte de bonheur avant qu’elle ne s’évapore. Nous devons vivre avec la tragique certitude que nous sommes arrimés au sursis des condamnés à mort et goûter à l’instant comme à un arc-en-ciel volatile.

 

Nous sommes, nous-mêmes la présence du vide et de la mort. Nous présageons le bonheur de l’avenir autant que nous pressentons le terme de ce dernier. Nous sommes la réalité du senti immédiat.

 

Vivants ou morts, nous nous mélangeons aux brumes, nous nous accouplons au bruissement léger de nos immensités fantomatiques, nous balbutions de nos ondes batifolantes. Le peu que nous sommes, c’est le monde au bout de nos yeux, la vie au bout de nos langues, la joie au bout de nos rires. 

 

Notre horizon s’embourbe aux traits de l’heure qui n’a pas de fin. Nous nous renversons comme cette encre infime et translucide devenue la ferrure transparente de la réalité. Nous ne sommes qu’un trait de verre fondu, des éclats d’aube rougie sur la pupille des jours heureux. Sur le tableau de la Joconde, c’est le détail brisant la lumière en miettes qui nous émeut. 

 

Je t’écris comme on dénoue les nœuds sur des cordées anciennes. On ne se défait pas de la vie, on ne se défait pas de la mort. Durant toute notre existence, nous transportons le parfum que l’on a aimé comme une douce odeur de terre après la pluie.

 

C’est un rivage sec pour les mots distendus où veille la chevelure des fourches caudines alors que nos plaies sont des sculptures cachées dans la pierre qui n’a pas encore été burinée. Elles sont des peintures esseulées qui ne connaissent pas encore le mariage des couleurs et des inflexions sensibles. 

 

L’ombre qui marche sur les nuages est pieds nus. Ta voix me revient comme une dilatation du rêve que j’ai fait cette nuit. Une source obéissant au ciel me rend nos figures. Le souffle d’une seconde, ton absence se distingue de l’invisible fauteuil que tu occupes. Pour arriver à toi, il faut traverser la peau de l’air. Je ne m’étais jamais imaginé aminci de la sorte et face à face avec la transparence de la matière.  

 

J’ai quitté le réel pour ne pas me figer. Une roue de feu dévale la montagne et le monde continue sa course. Il nous clôture, il nous brasse comme si nous étions devenus des crèmes blanches chevauchant l’horizon. Il nous réduit dans le cylindre de son laminoir. Nous sommes réunis dans l’absence de nos corps. Nos vies crépitent comme des feux follets dans l’obscurité où nous sommes démembrés.  

 

Le cœur pénètre quelques secrets silencieux tenus à distance comme des boulettes de suie, des nuits d’éveils éclairés de perles rêveuses et de songes comateux. Quelque part, au loin, la démesure vive nous plonge dans son désordre natif. Elle murmure le miaulement des échos mouillés dans les mains de chaque renouveau. Nos mémoires sont devenues des hameçons qui pêchent à nos excavations. Mais l’instant a tricoté des boucles trop larges pour retenir les voix et les corps, des mailles insuffisantes pour conserver les déficiences et les incapacités du labeur de la terre. Des obscurités moites planent au-dessus de nos vies. Des envols blessés deviennent des syncopes convulsives comme des éruptions de brouillards où notre vécu joue à cache-cache.

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©

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19 février 2017

Une vie de caillou et une existence capricieuse.

1990Euphrosine125x60hstbdLes amours perdues ferment mon pas. Elles clignotent comme une lampe sur le tableau de bord d'une fusée endiablée. Le mur du son explose dans mes entrailles. Ta présence est un feu en dehors de la flamme, elle a refermé son poing sur mon cœur. Des briques géantes écrasent le passé. J’accède, pourtant, à ce torrent d’ombres et de baisers, retenu aux sources de notre histoire. Je marche sans me déplacer. Et, à mes yeux, les arbres défilent comme des vagues vertes. Je suis là-bas, dans ce lieu où nous ne sommes plus. Je suis ici, où tu n’existes plus. Un amas de fougères blessées subsiste dans le ciel. Des Gavroche volant jettent des pierres au soleil. C’est la faute à l’amour si le cœur s’empoisonne. C’est la faute à la vie toute entière si l’heure se décale de la parole qui n’est plus la parole. 

 

Les amours perdues ferment mon pas comme une porte qui claque au vent. L’amour s’oublie de la même manière qu’il s’abandonne. Il est l’air que je respire, le corps qui entoure mon cœur et la main palpitante de la caresse. Il marche à l’intérieur du vent et me projette derrière la lumière. Il libère l’espace de sa transparence et crève les horizons écrasés par d’insipides besognes. L’émotion douce amère qu’il transporte m’exile de moi-même. Je me retrouve dans un autre moi que je ne peux toucher. Plus loin, dans la proximité de la chair, plus proche dans la distance brisée des rêves. Sa vivacité me défigure. Je me retrouve nu à l’extrémité de mes propres ombres. Je m’oublie dans les battements d’air qu’il provoque. Ma langue peut à peine tutoyer l’être que je deviens. Tout s’efface au cœur, hormis la trace qui te rappelle. 

 

L’air qui me retient n’a pas de prise. L’aube s’envole jusqu’au crépuscule tirant le fil du jour à l’autre bout du monde. Solitaire dans le mur qui se lamente, un caillou s’effrite. Le fond du jour interpelle les formes dissociées qui hantent la mémoire du temps. 

 

Tu m’as dit : « Je t’aime » et les fleurs de joie sont tombées comme des gouttes de pluie sur un désert. Tes yeux marron braisés sont dans nos mains comme des oranges qu’il faudra peler. Partout, les couleurs se déplacent sans se mêler et nous sommes figés comme un tableau épinglé sur l’ardoise des brumes. Il n’y a plus de mur où t’accrocher. Nos bouffées de sanglots divaguent dans l'allure qui emporte la gouache séchée. Le feu qui s’éteint ressemble au charbon collé sur nos paupières. La réalité est méconnaissable. Elle court, face à nous, dans un champ de lavande. Nos pieds se croisent comme des cœurs pressés. Un écho de bouline se déplace jusqu’à la matière que nous incarnons. Il déclame le vent qui coiffe le vertige à l’intérieur de nos chairs. 

 

Nos flammes jumelles encerclent la banalité. Aveuglément engagés, nous sautons par-dessus la lumière. L’élargissement du monde est sensible à l’inquiétude des lampes qui ignorent l’éclairage. Notre plaie est devenue nécessaire à la retouche du blanc. Une musique brûle les traits de l’air à chaque intonation de la voix. Nos esprits sont décolorés, translucides comme une toux cabocharde. Plus rien ne peut nous maudire. L’instant rebelle n’a plus les mots pour dire l’entame des jours neufs. Nos peaux sont polies comme des galets de roche noire de la fusion ancienne. Un certain vacarme est resté dans l’instant singulier où le passé fait corps avec l’air qui nous traverse. Nos paroles antérieures sont détruites. Quelques mots en ruines éparpillées demeurent sous la cendre recouverte par de jeunes pousses d’herbe. A présent, nos cœurs sont deux lunes qui enjambent le ravin de nos ombres. 

 

Tristesse s’ensuit, chagrin s’enfuit. Un air de flûte nous poursuit. 

 

Comment s’échapper de l’inoubliable tendresse et que peut-on trouver après l’effacement ? La mémoire se désagrège-t-elle en mourant ? Je t’ai perdue en ce monde de froideur où la peau des arbres s’hérisse. Ton absence est le chemin qui permet d’approcher la dérisoire incongruité de l’acte fondamental. J’imagine volontiers que là où tu es, le ramage de l’air ne se heurte pas à l’inconcevable.  

 

L’alignement de nos âmes grève le chemin qui s’essuie les pieds sur l’hiver où tu nous as quittés. Les nuits suivantes ont été solennelles. Tout mon sommeil était resté coincé comme une fleur entre les pages d’un livre. Je criais gare à la justice, à l’équité des ombres jacassières. Mais, la nuit pleurait et les jours pendaient aux arbres comme des sacs en plastique qu’un Mistral en colère avait projetés par-dessus la terre.

 

En un instant, un orage de grêle coriace avait massacré tout le paysage de mes candides explorations. Je le tenais pour responsable de ce désastre. Tes mains s’allongeaient sur mes pensées et l’intervalle de nos respirations prenait la forme d’un voile opaque où je cachais mes plaintes. C’est dans la tempête que l’on reconnaît le vent qui passe. 

 

Il me revient aussi des lignes tracées au cordeau, des traits sombres où s’épuisait la tristesse amarrée à la perte comme à un repos trépané. Des courbes distendues flottent sur l’horizon comme des voiles de fortune, des linceuls ensevelissant ton visage. 

 

Des formes floues sifflent tout au fond de l’abside. Les murs qui soutiennent la coupole de mon cœur s’ébrèchent dans chaque note du destin où je te retrouve. Une musique de sable s’envole jusqu’à mes oreilles. Il n’y a pas d’heures creuses sur ce tarmac infâme où glisse mon pèlerinage. La mélancolie occupe toutes les voies. Un amour très pâle recouvre nos fronts. Une sorte de triangle Terre-Mer-Enfance repousse au loin la ligne ronde d’amour qui nous entourait.    

 

Ici encore, une odeur de moisi perce ma poitrine. L’immobilité tremble et réinvente la danse de la lumière pour que mes yeux te retrouvent. Mon regard nous transperce et s’élève jusqu’à tes larmes. Une effervescence nouvelle remue mon cœur fondu à la mélasse rouge où j’avais jeté mon centre de gravité. Je vacille et je tombe. Il est minuit et un autre jour attend la purge avant de recommencer sa fuite vers toi. J’incante ton prénom comme on récite une prière salvatrice. Mais les mots taillés en de minuscules échardes se sont perdus dans l’océan tumultueux où le souvenir s’est transformé en requin aux dents acérées. Au fond des mers, le silence nous retient prisonniers. Et nos mains cherchent ensemble l’étoile de la délivrance. 

 

Vois-tu, j’ai désormais une nuit tassée et compactée comme un caillou sous mes paupières. C’est, sans doute, le poids graveleux d’une capitulation déroutante et d’une défaite provisoire où s’effiloche l’angoisse d’une existence capricieuse. Tu sais, mes croyances, elles aussi, sont mortelles. Et, tu es si loin maintenant, que je te touche de mes seuls cils, de mes seuls bégaiements. 

 

Mes paroles sont des fentes, mes mots sont des trous. Te parler déchire le ventre de toutes les expressions, de toutes les codifications utilisées pour mordre à ta poussière. J’ai un vide planté en pleine poitrine. Un vide archaïque et séculaire, d’un cérémonial antédiluvien, d’une averse viscérale, d’un limon incontournable. Un vide démoissonné de temps, décapité de venin, une plaie gonflée d’orties imaginaires et de rêves crapotés en des cimetières bafoués. Je te sens vivre dans ma peau par deçà. Et je te cède à ma vie, déliée de mémoire outragée, dépouillée de chair profanée. L’intuition, dans sa tombe, s’installe dans une vaste lande de solitude et de dénuement où l’abandon geint son égarement et sa tourmente. 

 

La mort entame sa marche glorieuse à côté de la vie. Ensemble, elles s’annoncent unifiées dans une transformation permanente et une mutation incessante. Nous nous accouplons cependant, toujours et encore, dans le déchirement de nos voix hurlantes, dans l’hémorragie de nos révoltes douces. Car, tout en ce monde s’ouvre à la rébellion créatrice. Nous sommes des grappes de raisins appréciant la caresse du soleil. Tout ce qui demeure vivant se récolte à l’intérieur de nos vignes piquées d’orties.  

 

Nous incarnons, sans doute, le fruit d’un néant flottant, de fragments d’étincelles, de hardes de temps immolées à perte de vue, à perte de sens. Chacun de nos artifices sont dépecés comme des atomes nus, décapuchonnés de nos appréciations métaphysiques. Toutes nos pensées sont démunies de rôles et de tâches précises. Nous sommes borgnes de nos ravins, hissés aux flots des vents et des souffles comme des étendards de la matière gazeuse primitive. Nous crissons des tourmentes livrées à nos peurs inguérissables et incontrôlables. Des craintes pures fourmillant dans un tourbillon d’éléments étrangers à toute cause. Nous spéculons le réel à l’économie de nos besoins. Blottis entre les crevasses bosselées des cancers de l’univers, nous sommes aussi liquides qu’une respiration abyssale. 

 

La mort serait-elle une outrance indélébile, une excroissance du vide ? 

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©

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12 février 2017

La vie que tu as fait naître dans la nuit...

13557929_270232023337120_6100356065135473010_nLe temps se foudroie lui-même dans un cœur recouvert par le sanglot des anges. Dans le sang de ses heures, l’obsolescence berce le chagrin et nos grimpons sur des tours imaginaires. Tout ce que nous avons pensé est une fumée où les images défilent à vive allure. L’heure est une auge vide, une tasse de porcelaine qui se brise dés qu’on l’effleure. Le temps consacre à mon amour chaque seconde où la volonté se concentre sur sa chute. 

 

Il faudrait quitter ce monde, dans un orgasme. Comme l'air qui se perd dans le vent. Je suis sûr que la vie est dans le souffle. Dans la jouissance qu’il y a à sentir le monde. Je fais la course avec l’écume de ton corps et lorsque je viens le premier, il m’arrive d’entendre tes cendres chanter. Rêver l’instant précédent et y cueillir le suivant. Je ne connais rien d’autre que cette minuscule poussière d’amour qui me traverse.

 

Un front bleu délimite mon regard. Dans ma chair, je sens le frêle silence que tu occupes. Je vis ta disparition comme le soc de la charrue éventre la terre et la prépare au mariage avec le soleil. Je me sépare des cadences infernales de l’oubli. Je dors à l’intérieur de ton sourire. Il résonne comme un ruisseau où se réveille la clarté. 

 

Je n’écris plus pour délivrer la mémoire. Ma parole trace des signes sur l’air pour mieux pénétrer l’angle dans lequel tu t’es blottie. Écrire, c’est se désapproprier du feu qui est en soi. C’est s’abandonner à l’air, c’est outrepasser le cœur d’une tempête, c’est se résumer dans le souffle fluide de l’émancipation. Les mots nous jettent hors de nous-mêmes avec la furieuse envie de nous alléger. 

 

Le silence abdique sous l’autorité des émotions fougueuses. Je n’écris plus pour te dire mais pour exulter de moi la graille tournoyante de la puissance qui me ronge. J’écris de la même manière qu’une note de musique grimpe le manche d’une guitare avec la main d’une hache. 

 

Dans mon panier d’écriture l’encre ingrate s’évapore peu à peu. Les fuseaux horaires de la parole décalent le présent. Je suis intimidé par la pulsion narrative. Et puis, l’instant nacré d’amour remonte pour survoler le langage qui lève l’ancre. Ton visage moulu dans la cendre blessée durcit l’estocade aux pieds des mots défiant l’écriture. 

 

Écrire, c’est s’effondrer. Mon récit est dans la poussière au fond du sac comme une fièvre hors du corps. Tu le ramasseras, peut-être. Son jus coulera dans ta bouche. Alors, le silence reviendra comme un rasoir sanglant sur la page vierge. 

 

Toi et moi, nous le savons, il n’y a rien à attendre de notre naissance au monde. Nous prenons ce qui nous est donné. Nous secouons l’air qui nous accueille. Nos vies sont l’écriture du temps sans que l’on sache vraiment si notre réalité en prend note. Nous sommes prisonniers de notre persévérance, sympathique et mortelle. L’habitude prend du retard sur l’acte et nous sommes bernés par le sursis que nous accordons au silence des ombres. La constance de nos résolutions cherche un aboutissement dans les mots qui se noient dans le regard du néant. 

 

Aujourd’hui, il ne me reste que l’écriture pour te raconter le décroché de mon cœur. A croire que se souvenir est une perte, un labyrinthe sans issue. La mémoire troublée est un déficit de ressources à vivre, une lacune intarissable. Tu vois, nous sommes entiers de nos déboires comme nous sommes brisés par nos affections. Ce qui demeure, c’est la poussière que nous pouvons laver ensemble de la tourbe commune d’où nous venons. Rien d’autre, rien de plus. Ecrire, c’est défier le monde réel à partir de son nombril. 

 

Et puis, tu sais :

 

Il y a ces moments maudits de l’écriture où toutes les pensées défilent si vite dans mon esprit qu’elles m’inondent et m’engloutissent au plus profond du noir. Il y a des moments maudits où tout se déverse en soi comme une cascade ininterrompue de phrases et de souvenirs mélangés. Ma plume ne sait pas imprimer sur la feuille ces instants gorgés de rouille où l’on laisse un peu de soi-même sur les antennes de l’éternité. Je me sens alors bafoué et trompé par moi-même. Incapable d’extirper de mes méninges la moindre syllabe claire. Je me sens dépossédé, exclus comme le sont les rires lorsque la peur panique prend le dessus sur une situation pourtant burlesque. 

 

Ecrire, c’est s’immiscer dans l’aventure de la ligne horizontale. Deux traits superposés, une ligne. Une page blanche dormant sur la table attend que des mots communs la redresse de son impassible latence. L’idée que je me fais de toi est une corde cassée, une tache d’eau salée sur la page couchée sous ma poitrine. Puis, je m’engouffre dans le récit comme un animal blessé retourne dans son terrier. J’habite la zone blanche. Je loge comme un courant d’air chaque signe que je dépose. Au final, la page écrite s’apparente à la surface immergée de nos fantômes. Les mots deviennent les radeaux qui nous transportent. Ils sont les fils imaginaires par lesquels transite ce que j’extrais de mes profondeurs.   

 

La « Jeanne » de Brassens s’emporte avec les vagues de la corniche de Sète. Rien ne s’anéantit sous cette lune fluorescente, rien ne va à la mer sans rappeler le bruit de la courbe lumineuse de tes lèvres. Nos âmes sont des corps déchus. Mes sentiments errent dans l’opprobre des lumières glauques. Il faudrait ramasser toute la nudité des ombres avant qu’un éclat d’amour pur ne l’emporte. Comme une bulle d’air, la vie s’est annoncée, précédant la respiration de la terre. Elle avertit toujours d’un cri et d’un élan. Imperturbable guerrière, elle s’en va devant pour saillir les heures nouvelles. Triste plaisir de n’être qu’un cœur dessiné sur le calendrier poussiéreux s’enfonçant dans la chair de l’autre. 

 

Je ne durerai pas. Ce qui m’est cher s’envolera comme des feuilles sèches. L’ombre tarira la blancheur de mes élans. La vie s’étouffera dans la tempête monocorde et invariable de son inutile beauté. Je serai là, vaillant de mes écorces lissées et je sombrerai comme une barque abandonnée sur les tempes de l’infini. Je plongerai dans les entrailles de l’eau, et je finirai ma course auprès des algues fines et des coquillages. Aux abords d’un halo de nacre, tes yeux seront alors un espoir intarissable. Tes mains et tes hanches deviendront les ailerons de mes divagations. Je goûterai à la nuit profonde, j’y étendrai mon hamac de pacotilles. Je dormirai comme des bulles d’air remontent lentement à la surface. Et, j’irai rejoindre ton plus noir silence enrobant la bohème des jours écoulés. 

 

L’intemporel connaît la même fée, la même symphonie lugubre. Je vaincrai la vie et la mort. Il le faut. Je serai l’air qui effleure l’aube. Je serai le ciel et la cordelière des cœurs qui se détache à la marée. Je naîtrai dix fois, vingt fois, mille fois, sur cette glace froide que le soleil réchauffe. Je n’aurai plus rien à te dire, nous serons la communion informelle et l’union des heures qui rebondissent dans l’espace. Et, nous serons bien. Dans l’oubli salvateur, l’eau aura la couleur de nos rêves mais nous ne dirons rien. Une voix lointaine soufflera sur la lune. Puis, les yeux ouverts jusqu’au matin de l’infini, j’attendrai le toucher de nos cœurs. 

 

Mon corps s’ouvre et se ferme à la lumière comme une forêt s’effeuille sans que rien ne bouge. Je suis un passage, tu es un chemin. Fugitif aux mains pleines de cendre, je traverse l’espace comme un astéroïde transporte la première heure à travers l’immensité de l’air. La vie s’abrite dans le mythe de mes os et lorsque ta poussière sera assemblée à la mienne, elle revendiquera les ruines de nos volcans au monde qui nous échappe. 

 

Faut-il donc croire que tu aies pensé la mort plus douce que la vie ? Dans l’excès du renoncement, tes mains se sont fermées et ton souffle a cessé. Que sont devenus tes yeux, ta peau et ton chagrin ? Ta lucidité du vide étourdissant ? Il s’agit, ici, de respecter ton choix. Mais, il s’agit aussi de le comprendre pour essayer de l’accepter, de l’avaler comme une goulée d’eau fraîche. Toutes les capitulations sont pernicieuses, elles fondent comme neige au soleil en même temps qu’elles cimentent la coexistence du péril à celle de la réconciliation définitive. Fataliste d’une réalité qui me possède, je ne saurais comme toi donner le glaive à mon désarroi.  

 

Est-il possible qu’un arbre, sans cesse balayé par la violence des vents, finisse par céder à la tentation de refuser définitivement la sève qui le nourrit ? 

 

Tu as inscrit tes feuilles et tes branches à l’incalculable chemin du temps. Tout chuchote à l’imperceptible bruissement de ta voix. Un frémissement s’écaille et des grumeaux de toi foulent encore les terres inachevées, les mémoires incomplètes. 

 

Encore plus fort qu’hier, j’entends parler ton sommeil de grenaille comme si une sollicitation d’amour s’infiltrait et se murmurait de la bouche de la mort. Cette pucelle inviolable que nous avons jetée après ta ptose sardonique dans le seul jardin qu’il nous restait. Nous, ta famille, qui te chérissons, nous l’avons ensevelie au fond du jardin de nos brisures, au pied d’un chêne centenaire. Depuis, à chaque automne, il te recouvre de ses glands et son tapis de coques dures te préserve de l’usure. Vois l’ironie du sort ! 

 

Quoiqu’il en soit depuis, je te course et je t’arpente à la dérive de tous mes naufrages. Je te recompose des brouillons tapissant ma mémoire et je me recueille dans le silence de tes ruines. Je sens ma gorge se nouer à la tienne. Quelques scories tombent encore et elles vont fondre les pierres dures de leurs larmes acides. C’est une petite pluie à la saveur assidûment aigre et piquante. 

 

Le vent n’emporte pas la tête qui roule dans la brèche. Des pensées fondent dans la cire astiquée puis réchauffée. L’inflammation des caresses renouvelle l’ardeur. Mais la poésie se fout bien des jours sans crépuscule. Toutes les nuits amères rebondissent des cendres de la lumière. Les étoiles ont chuté. Lourdement. Un bracelet lumineux entoure mes chaussures. Je marche à ta rencontre. Mon appétit sous les paupières du souvenir. 

 

Une louve affamée se cache dans la forêt. D’ici, j’entends son ventre vide et la résonance de son estomac désespérément opaque. Pourtant, elle crie son désespoir aux feuillages des arbres. Ce matin, elle a perdu la vie qu’elle avait fait naître dans la nuit. Un petit corps étendu à ses côtés. Elle pleure sa défaite. 

 

Tout se passe en dehors du silence. Saison parmi les saisons, le marronnage automnal s’échoue sur le paysage. La chaleur de l’été s’essuie sur les vitres encore tièdes et la buée matinale regorge de clarté perlée. Mais, il pleut des tonnelles de tissus troués au-dessus de l’arc-en-ciel. Sous le parapluie, ce qui n’a pas été donné, suinte des baleines mal refermées. La brume sera le seul capuchon et toutes les étincelles cligneront des yeux. Les blanches pupilles resteront moulées sous la paupière du temps. Tu hisseras ta langue sur le portique des balançoires mais le mot échoué ne saura plus dire la rosée qui l’a emporté. Je ne ferai que poser dans tes mains le mimosa qui pousse dans les miennes.

 

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06 février 2017

13557801_270267380000251_6284274308817672479_nMon cœur est une membrane extensible. Il est une flaque d’eau où se reflète ton visage. Il va de courses en courses à travers les roseaux qui nous cachent partiellement. J’oscille toujours entre le trouble et la clarté aveuglante. Dans le brouillard de mes rêves, la durée qui m’échappe se féconde par intermittence. Je ne sens bien que ce que je connais déjà. Toute nouvelle découverte me laisse sans voix. Mon sang est un flot incompressible et je me noie dans chaque spasme. Une part d’inconnu m’émerveille, une autre me glace. Mon radeau d’ivresse pure dérive dans une nuit désaxée où vieille l’insomnie qui me consume comme une craie blanche. Mon instinct est une boussole disproportionnée. Des mots incarnent mon senti aussi indistinctement que l’écho du vacarme qui remonte de mon ventre. Ils n’ont de consistance que dans l’instant. Ils crient dans l’écriture que je pose et puis s’en retournent au silence d’une fin de jour. Ils couvent à l’intérieur d’un mirage de non-dits hurlants. 

 

Mes rêves sont toujours trop grands. Il m’est impossible de les combler entièrement. Je les laisse tranquillement s’endormir. Ils sommeillent dans mon crâne comme des veilleurs de sons, comme des consoles devenues obsolète dans la durée. Mon imaginaire est un amoncellement d’émotions rémanentes. Des brins d’herbes rencontrent des images confuses à l’intérieur d’un paysage sans cesse renouvelé. J’avance néanmoins. Je ne sais pas pourquoi, mais je marche sur le vide où je glisse comme sur de la glace. L’équilibre nécessite chez moi la détermination de la flamme passionnelle. Mon cœur est un moteur à quatre temps, une syncope vivaldienne, un hymne prolongé et irrésolu. Il becquette à tous les rendez-vous où l’audace l’emporte.  

 

L’ardeur singulière d’aimer se retrouve dans la plume qui écrit sur ta peau. Je rêve éveillé. Tes lèvres se collent doucement sur mon front. J’entends courir des chevaux dans l’ombre qui me suit. Mes pieds sont posés sur du sable. Je sens l’iode s’installer dans la sensualité de l’eau qui m’enveloppe. La mer, peu à peu, découd l’égoïsme qui m’étouffe. Je te ressens à mes extrémités comme une intime buée de sel fin qui se répand sur le gouffre de mes carences. Ton parfum épouse le mien et nos filtres sensitifs s’en vont danser la joie qui nous envahit. 

 

Le rêve se soumet au réel, sans quoi il voltigerait à mille lieux de mon présent. Une fois encore, seul l’immédiat me donne la sensation d’une forme de puissance sur mon être, sur mes actes et sur ma volonté. L’estime que je m’accorde évalue l’handicap qui me retient au plus profond de moi comme une pierre au fond d’un puits. J’ai besoin de la confrontation avec le monde qui m’entoure afin d’analyser plus précisément la déliquescence qui semble inonder mon existence. C’est le cœur menotté que j’avance vers la joie de vivre. Sans doute, j’oppose trop le plaisir quantifié à l’épreuve qu’il nécessite pour le sentir vibrer un peu partout dans mes veines. Et puis, le quotidien éprouve toutes les théories et il me faut accepter d’avancer sans me soucier de l’inconnu. Je marche à tâtons dans une vie qui n’est pas rêvée. Mon amour est le fils de mes illusions et du hasard. Les étoiles marines cohabitent avec celles du ciel. Partout, mon cœur a le ventre affamé des indigents. 

 

J’ai passé la nuit à remâcher l’image que j’ai de toi. Sur ma toile : une simple photo un peu passée et quelques mots partagés. Une nuit de transes, gloutonne d’émotions perceptibles.

 

J’ai bu à tes lèvres légèrement entrouvertes par où clapotaient les murmures anciens.

 

Des rêves légers ont forgé l’épreuve. Maintenant, je te vois par la fenêtre de mon ciel. Tu te tiens à l’écart, assise sur un nuage blanc. Tes mains me font des signes et appellent la lune. « Madame la lune soyez gentille, veuillez baisser votre lumière, je voudrais la pénombre pour me rapprocher discrètement », lui disais-tu. Je ne sais pas si elle t’a écoutée, mais j’ai senti ta bouche se poser doucement sur mon cœur.

 

J’ai passé la nuit dans les bras d’une Orphée espagnole. Elle dansait le flamenco, un feu de bois illuminait ses gestes. Deux étincelles joyeuses m’ont retiré aux cils mélancoliques et j’ai dormi dans les plis de tes soupirs.  

 

Penché sur la vieille commode du temps, j’attends derrière la fine membrane qui recouvre tes yeux. Dans chaque tiroir est rangé un aveu tendre que la lumière transperce. Nos cœurs effervescents sont des passeurs de mémoire. Et, je ne saurais pas dire le ferment et la ouate de tendresse prisonniers de notre vécu. 

 

Mes lèvres étaient jusqu’à présent des prières extensibles. Elles deviennent peu à peu la patrouille d’hirondelles réconciliant la terre et l’esprit. Je veux revenir à toi dans la douceur de la nuit chaleureuse. Et puis, prendre ta main, saisir tes hanches et fusionner dans l’éclair de nos ressemblances. Alors, nos caresses seront des paroles vivantes et nous tricoterons le silence dans la joie que procurent les sens lorsqu’ils s’élancent dans le vide.

 

Viens, allons, sont les seuls mots qui me restent. 

 

Je ne veux rien détruire avec des suppositions. Je veux construire avec la flamme qui purifie. J’enjambe le néant, une fleur entre les lèvres. Le temps n’a plus d’importance. Je suis la réalité de mon rêve. Je mélange ma vie à la tienne. Tout le reste n’est plus qu’un pet de lumière dans l’obscurité silencieuse. Tu es mon sens unique, latéral et traversier. Mon issue à venir.

 

A peine plus loin, je suppose la portée d’une autre voie plus imprévisible. Mais, je n’ai plus peur de l’accouchement du provisoire. L’aube se lèvera et j’y serai. Désormais, nous sommes le monde. Le sol retentit sous nos pas. L’air nous complote quelques mélodies jusqu’à lors tenues en échec. Fragiles, nous irons parler à l’oreille du vulnérable et nous lui susurrerons : Nous sommes ce qui dure ! 

 

Je ne suis que ruine à reconstruire, que passé à surprendre. Ma vie est une lampe éprise du venin de la lumière. Une idée de nacre s’ajoute aux volutes. Tout est imprenable par delà la perfection de l’air. Je suis la distance et le rapprochement. Je loge au fond de ton cœur comme un feu que la mémoire réactive d’un seul coup de main. 

 

Je me lustre aux heures qui passent et j’attends. Je suis une statue sans visage mais la pierre crache mon nom. Je me guéris de l’immobilité par le mouvement. Et toi, tu tournes sans cesse autour de moi. Mon esprit piste tes remous. Je fleuve ta déroute. Je suis là ! Au milieu du rouge, un caillou, défait du roc, roule jusqu’à la rivière.

 

Rien de philosophique, juste mes sens pour extraire du temps l’orgie virtuelle qui remplit la coupelle du tendre.  

 

Il y a encore les plis dans l’écume. Sous nos yeux, il y a encore la plaie qui réclame le silence des orbes printaniers. Je dois taire mon propre bruit. Je dois plier sous la hauteur de l’ombre. J’aime à m’enfoncer dans la nuit qui te ressemble. Le chemin s’éclaire sur ton visage. Je touche la veste que tu portes. Je ne m’arrête pas. Je me faufile au fil du jour qui m’entraîne. Plus loin, je le sais, demeure une potence pour l’exil, une corde pour y pendre le souvenir. C’est dans cet exode que résiste la délivrance nouée au vin que nous avons bu.  

 

Je suis deux, l'enfant mort et l'avenir en gestation. Je suis le désespoir et l’accablement des bassesses de l’air. Je suis l’étrille des ombres dans l’acte terminé. Je suis une marmite bouillante dans les mains de l’heure évasive. Je suis la vapeur fondante qui ruisselle après toi.   

 

Nous sommes l’aveu du nombre qui officie comme un comptable sans émotion et qui nous accuse du découvert incalculable dont nous sommes responsables. Bien malgré nous. C'est un jeu pour adultes, une pratique interdite et pourtant courante, personne n'est innocent, personne n'est coupable. Tout le monde est mort de la vie qu’il a quittée. Tout le monde se retient aux cordes imaginaires qui glissent des rêves. Je vois des troupeaux de chevaux blancs galoper dans la plaine, les herbes hautes couchées par le vent, les montagnes rouges et le ciel bleu cobalt. C’est dans mon esprit un mythe solide et résistant, une contrepartie féroce, l'anéantissement des fêlures de l'enfance.

 

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28 janvier 2017

L’idée du néant devient peu à peu un gage de paix.

13537569_270211833339139_2019698911775373711_nDans l’égarement le plus intempestif qu’il me soit donné de vivre, je touche à l’inexprimable retentissement de mon être. Pourquoi, aujourd’hui, le bonheur se pulvérise sans même nous ouvrir son espace ? Parce qu’au travers de l’illusion qui nous est vendue dans tous les lieux mercantiles de l’espérance, la joie qui pourrait nous animer n’est plus une image reliée de l’être à la vie mais le simple aboutissement d’un plaisir. Le bonheur ne peut pas se libérer uniquement par l’intermédiaire d’une attitude positive. Il nécessite la rencontre conjuguée et équilibrée de nos désirs et de nos besoins. Le bien-être réside davantage en chacun de nous et dans les choix que nous obtempérons pour être heureux. La joie est l’énergie suprême qui nous élève de la médiocrité. Comme nous le dit Vincent Cespedes dans son livre intitulé Magique étude du bonheur, le bonheur est « explosif amoral et subversif », et il va de pair avec l’aventure de notre existence.  

 

C’est le culte de la performance, c’est l’instrumentalisation de la quantification du bien-être qui nous rend coupable d’un bonheur sans conséquence. Monsieur le Bonheur est l’être de culture que j’envisage. Je le rejoins dans le sommeil doué que j’accorde à la crédulité.

 

Il est un lieu de vie où le malheur s’explique alors que le soleil qui chante dans mon cœur demeure une puissance de désobéissance, un hors-norme qui dérange le confort de l’optimisme tout azimut. 

 

La joie me parait le meilleur moyen pour réconcilier mon être avec le présent du monde. Elle détient toutes les qualités du bonheur sans être l’exercice d’un but à atteindre et d’une finalité. Aujourd’hui, il faut que quelque chose arrive pour rompre la monotonie, pense mon intellect. Et puis, si rien ne vient, à tout prendre, que je sois capable de me satisfaire de ce qui m’est donné : l’air, le calme apparent autour de moi, le jardin qui parait stoïque au cœur de cette journée printanière un peu grise. En fait, il faut me ressourcer à ce qui semble être l’essentiel. Un peu à la manière de fonctionner de mon corps : manger parce que l’on a faim, surpasser les doses par gourmandise et laisser faire mon appareil digestif pour qu’il ne conserve que ce qui est utile à l’existence. 

 

Isolés, mais pas seul, nous sommes un et mille à nourrir dans l’ombre des idées de paix et d’humanité. Cela ne veut pas dire que nous n’existons pas, cela témoigne seulement que la dominance culturelle nous écrase, nous contraint et nous bâillonne. Comment pourrions-nous combler l’abyssale vacuité d’être autrement que par un insatiable désir d’être et d’avoir ? Nous ne possédons rien. Dès notre plus jeune âge, nous ne faisons qu’éviter les plis du vide qui nous décoiffe et nous déroute.  

 

Le monde est fou, j’ai vu des anges descendre des étoiles pour balayer d’un coup d’aile le trottoir où s’empile le désordre des hommes. L’autodestruction généralisée galvanise la nature empoisonnée par le désir effréné d’obtenir davantage. Certains de nos congénères bronzent aux reflets des lingots d’or et d’autres bâillonnés par la misère achalandent leurs gibecières avec l’espoir des pauvres. Le partage s’accomplit dans les poubelles de notre cœur. La néantisation programmée effectue sa marche insolente et nos révoltes meurent dans les brouillons de nos âmes. Le profit profite à qui s’en acquitte. La morale, soudain inconséquente, laisse dériver le marasme destructeur.   

 

L’idée du néant devient peu à peu un gage de paix. En ce sens, le bonheur revêt l’apparence d’une incitation tonique à bien user du temps imparti. Notre source d’épanouissement réside exclusivement dans l'amour, l'art créatif, la réflexion, la nature, la contemplation, la durée et la sérénité du non désir infini. Dans les bras de Morphée, je restitue le parfum vivant du soleil qui chauffe la terre. Je gravis les hauteurs de la colline où la pénombre voluptueuse rutile comme la flamme singulière de mes rêves. J’éprouve le frisson naissant avec le vide du ciel qui fissure le lien avec le corail qui me remplit. 

 

Et puis, a contrario, je cherche le lieu désaffecté dans lequel je pourrais marcher sous l’eau sans redouter les requins. Paradoxalement, parmi l’étendue approximative, le bruit de mes chaînes me libère du carcan invisible de la peur. La flèche de la vérité perce le jour que la nuit inonde sans qu’aucune trace de noir n’encombre le trajet de ce qui est vivant. Dans l’aire innommable, quelque chose s’organise sans que ma conscience puisse le toucher. Trop de sensibilité tue le sensible. Je papillonne sur le printemps des jours et le temps passe derrière mes yeux. Parfois, je suis de confession volatile, j’arpente les courants d’air entre les barreaux de chaises.   

 

Mon corps n’est pas mien, il remue dans ma tête, il bouscule les limites configurées par l’image. Rien ne s’inscrit, tout s’écoule. J’ai le visage de l’autre et la bouée des fictions compatissantes sous les bras d’un déchiffrement aveugle. Le leurre se mange froid et ma langue est sur toutes les langues. J’incarne le monde de la parole, de l’air et du vent. Mon ossature toute entière n’est qu’un amalgame de cendres. Rien ne peut se briser qui le soit déjà, alors je roule dans le cadre fermé de la solitude. 

 

Le vent se lève et sur la corde à linge des serviettes et des gants se balancent allégrement aux rythmes de ses vagues. Dans un recoin abrité où viennent s’asseoir quelques rayons de soleil, un rouge gorge picore quelques friandises dans une touffe d’herbes. Tout semble plus ou moins paisible alors que le bulletin météo prévoit une pluie abondante pour l’après-midi. Comme Ulysse attaché au mât du navire, je préserve mon esprit de la tentation de croire que la journée va se dérouler telle qu’elle est annoncée. Ne serait-il pas fou de résorber la sensation immédiate en accordant plus d’importance à une prévision ? Instants de bonheur, je ne vous lâche pas, je suis tout entier à vos côtés. 

 

Ma joie est embourbée dans le consensus socioculturel. Je ne sais plus m’autoriser la libre et pleine expression de mes ressentis. Je les cadenasse, les maintiens dans la norme, dans le vraisemblable qui n’offusque personne. Je suis un homme normal dans une société normale et je vis normalement comme tout le monde.  

 

Incapable de jouir à profusion, je cantonne mes heures aux limites des circonstances et des événements ; et je respecte les lois communes qui me façonnent. Je suis un homme raffiné au cœur d’un monde vulgaire. Je suis un homme prétentieux qui a peur et je redoute que le regard des autres fasse exploser ma tête. Je me comporte comme un marin fou, passionné par la mer et ses embruns, mais qui se prive d’acheter un bateau, transit par l’épouvante de la noyade.  

 

Handicapé physique depuis plus de dix ans, je me rassure de ne plus pouvoir accomplir de façon autonome tous les actes de la vie quotidienne en rêvant de l’insouciance de celui qui parvient chaque matin à s’habiller seul et sans aide. L’autonomie physique est un bienfait dont on mesure la grandeur lorsqu’on l’a partiellement perdue. Avec la restriction des mouvements, l’existence revêt un caractère très pragmatique. A tel point qu’il m’arrive plus qu’à d’autres de ne vivre que par la procuration que m’accorde la pensée.

 

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20 janvier 2017

Aveuglé par l’air ambiant.

13532926_270198800007109_2028661286699163476_nRien n’est parfait. Une destinée heureuse n’est qu’un espoir dans l’attente d’un réconfort plus grand. Je me console de mes manques et de mes pertes avec le rêve fondé d’une vie meilleure. Les jours qui passent grippent sur les nuages que je n’arrive pas à escalader. Me voici face au mystère de l’enthousiasme qui me conduit. Devant moi s’ouvre un horizon de prières et de contemplations. Je plonge dans l’imaginaire des anges, dans le crépuscule végétal où s’évadent par milliers des consonances rébrousières par-delà la cathédrale de l’instant présent. 

 

Tout persiste jusqu’à la fin avec ce battement d’énigmes incongrues. La souffrance de l’air que je respire perdure jusqu’aux angles morts. J’éprouve la mesure de mes failles et je tremble dans l’inattendu. Je suis le veilleur du vide qui m’entoure, je m’arrache des flammes sur le territoire des grâces providentielles. L’onde qui me porte a besoin de la précision de l’évidence pour me déterrer du charnier des ombres. Et, je laisse au soleil le soin de creuser le trou des ivresses subliminales. Le feu est obstiné plus que je ne puis l’être. 

 

Au bord du dénuement, coule la larme amère que rien ne peut distraire. La reconnaissance de ce que je suis s’installe malgré moi à côté de la fontaine qui se tait. Des nœuds dans le mouchoir des plaintes résistent et, dans les méandres des superlatifs, toutes les traces perdues cognent sur l’inanité du vide. Je voudrais être dans la chair parfaite du réel, mais trop de contrefaçons endiguent mon élan. En dehors des prémisses de la beauté, tout est absurde. Ma vie s’agite et je fais du sur-place. Si j’étais une plume, je ne m’enfoncerais pas sous les frontières de mon identité. 

 

Ma maison saigne, une haine fondamentale jaillit des profondeurs inaltérées. La perfection déroute le perfectible : tout est parfait à qui ne sait le dire. L’imaginaire l’emporte sur la potence de l’extraordinaire. Mes pieds touchent le sol alors que mon esprit court après le spectacle qui ruine mon rapport avec la beauté. Jusqu’à lors le monde galvanisait mon existence ; à présent, il démembre la frêle substance qui baptisait ses fondations. La désobligeance m’est une seconde nature. Ma raison sape toute prétention à atteindre l’impeccable praxis qui peut naître après la barbarie de l’ordinaire. 

 

Il faut recommencer les envols et les chutes. La réalité est telle qu’elle se donne. Elle ne possède aucun signe particulier qui prédise un avènement intime. Dans l’austère prière qui accompagne mes nuits solitaires, j’entends résonner le fracas des grandes espérances. Des projections sauvages écharpent mes chairs végétales. Le destin de chaque pierre repose dans l’envolée résultant du geste qui lance l’objet vers l’horizon et non dans son aboutissement. Mon existence imparfaite ne sait s’épanouir qu’avec la plénitude concédée par l’heure calme. 

 

La pensée inconsciente révèle tous ses charmes pour moi seul. Je vole avec la troupe d’hirondelles qui joue à cache-cache au-dessus de la pinède. Je me délie dans l’heure perdue où rien de ma raison ne freine l’exubérante rêverie. J’atteins parfois la douce rosée qui soulage les blessures du monde. Je ne discerne plus vraiment avec exactitude les mots avec lesquels je me cogne. Je suis en lutte avec moi-même au cœur de l’aveuglement qui me dépasse. J’ai quelquefois cette impression bizarre que les rêves détartrent mon corps, ma pensée et mon existence. 

 

Au petit bonheur la chance, le sabotage du monde par les esprits paranoïaques laisse sur ma langue le goût de la destruction gratuite. Sur les cimes du désespoir, c’est la dislocation. 

 

Toute croyance représente l’état sous-développé de mon âme. Le pressentiment de mon entièreté échoue avec l’expérience que j’acquiers du monde. Tout itinéraire qui me conduit hors de moi-même me semble de prime-abord insupportable, voire inconcevable.

 

La graduelle présence d’un tout unifié convoque la tragédie des siècles de tourmente que l’on s’ingénue à replanter en son jardin comme une dérisoire féerie. Mes projets sont à l’épicentre de mes déconvenues. Mes espoirs et mes délires s’enfourchent sur le même horizon et je tente toujours de renaître à la chance comme une radicelle sur le tronc d’un olivier.  

 

On accable les autres de leurs contraintes chaque fois qu’elles rebondissent sur les faîtes de nos frustrations. Dans la bagarre de mes rêves les plus fous et pour ne pas sombrer comme la vague qui atteint sa cime, j’évite soigneusement de songer aux retenues qui me rendent prisonnier de moi-même. 

 

Un lien commun réside souvent dans la vivante analogie qu’il nous arrive de rencontrer chez les autres. Je m’indigne volontiers de ce que je n’ai pas, accusant la vie d’être impartiale, alors qu’en tout état de fait, je ne peux être la clairvoyance de la neutralité. Dans l’obscur où le refoulé silencieux opère sournoisement, le consenti ne peut éclore que par la puissance de la volonté. Derrière le masque, au-delà du Persona social fabriqué, l'exécutant se réfère non plus à son environnement, mais à la culture de son juste. 

 

Clown à la grise mine, j’accorde mon cor aux sons des rengaines inopérantes chaque fois que j’accepte des mots qui prennent le goût d’une gargouille orgiaque. Au soir souverain, la joie cachée indispose le désir qui n’a su exalter l’ombre invisible du désespoir. Je m’essouffle dans la tentative d’être là où je suis, dans l’instant moribond de l’échec. L’illusion grotesque d’une journée inutile et vaine envahit mon esprit. J’ai le futur qui trésaille dans mes veines, le tourniquet des heures plaque ma vie sur les parois du désenchantement. Derrière la membrane fragile du rêve, j’écope l’afflux des lumières explosives et protège mon visage de la rigueur monotone de la blancheur veule. 

 

Comme un fruit malade qui s’éloigne de la flamme sous le compotier, l’homme-blessure me fait redouter l'épidémie lymphatique. J’appréhende la contagion du vulnérable par le vulnérable, la souche coupée, l’heure froide et la débâcle que la nuit emporte.  

 

Je veux prendre le temps. Cette vie s’accélère à chaque croisement et tout va trop vite. Je n’ai plus le temps de respirer. Attentif malgré l’oisiveté, je guetterai l’ange qui passe fugitivement, le sourire qui ne s’attend pas et l’étonnement qui vient surprendre le mouvement établi par le rituel des humeurs qui se répètent. J’écouterai la vie en moi, j’écourterai les pensées qui traversent inlassablement mon esprit. Je serai assis à côté d’une fenêtre ouverte. J’attendrai l’heure bleue où naissent les belles histoires. Je serai là où ruissellent la bonté comme une force ingouvernable, comme un jet d’illuminations sur le crachin purulent qui me cache la silhouette indispensable de mes congénères. 

 

Tout à coup, je me souviens avoir pleuré alors qu’enfant je regardais à la télé la diffusion d’un épisode de « Jacquou le croquant » (1). La nuit qui suivit, mes rêves décousaient et recousaient l’histoire du jeune homme jusqu’à lui offrir un cheminement acceptable. Il n’était pas de thème possible sans une fin heureuse de l’histoire. Malgré moi, déjà mon esprit fécondait les issues gorgées d’espoir et de joie. (1) Jacquou le Croquant est un roman social écrit par Eugène Le Roy, diffusé à la télévision dans les années 1969-70. 

 

Aujourd’hui encore, je m’étonne d’entendre dans ma tête la voix de quelques personnes disparues et du silence lumineux qui précède le souffle calme du sommeil. Les souvenirs qui me tiennent compagnie sont tous parsemés de sentiments joyeux. C’est cette boutonnière gaie et franche que je défais doucement, bouton après bouton. Tout ce qui nous arrache au bonheur que nous voudrions définitif nous saisit d’effroi. Cependant, je sais que celui qui a connu le bonheur une seule fois dans son existence est prédestiné à le rencontrer de nouveau. Parce que le bonheur est immuable, il va et il vient au gré des événements que nous traversons sans jamais disparaître pour toujours. 

 

Je ne sais oublier le sourire du premier instant malgré le tohu-bohu de mon existence. Il revient sans cesse comme un refrain, comme une île perdue que le hasard ne cesse de mettre sur mon chemin. Je est un autre, disait Arthur Rimbaud, mais dépossédé de ma richesse personnelle, je n’aurai plus aucune empathie avec le vivant. Je, c’est le monde transfiguré qui déborde de mes veines et altère la soif du monde imperceptible. Il représente l’expérience condensée de l’essence même de ma conscience. Il est ce que je suis et réciproquement. 

 

Je suis le compagnon joyeux et généreux de l’onde galvanisée, du déplacement de particules à l’intérieur de ma chair. Je suis l’eau de la foudre et la matière du tonnerre. La vie existe d’abord dans la perception que j’en ai. Voir, écouter, toucher, sentir et goûter sont les verbes qui me conjuguent pour mieux appréhender ce que je deviens. Etre content d’être soi est la condition sine qua non pour s’ouvrir au bonheur. Le sel de la vie est partout, le découvrir est une joie ultime. 

 

Aromates pulvérisés dans un troisième espace dormant, le sentiment de proximité de l’ennui ravive celui de s’être débarrassé de l’espérance. Des parfums imbibés d’éclatements demeurent accrochés à l’intolérance du réel qui m’éclabousse. La joie refuse de se marier avec le plomb du jour, et je demeure mobilisé devant sa grandeur. 

 

Finalement, pour ce qui concerne ma construction et mon épanouissement personnel, je me rends compte que je suis tout à la fois mon propre moteur à expansion et mon propre frein. Je suis mon propre témoignage, ma pagaie et mon navire, ma propension et mon rétrécissement. 

 

« Il est temps d’ajuster nos désirs au monde plutôt que le monde à nos désirs.* », nous dit Frédéric Lenoir. * Dans son livre : Du bonheur, un voyage philosophique. 

 

Mascarades des serments qui s’oublient, l’heure légère divague au-dessus du delta des joies infécondes. Le plaisir sans évidence remonte les fleuves sinueux aux courants qui se nient. Les rêves salis propagent la dérision bouillante d’une espérance victime des causes à défendre. Je vois un homme par-dessus la vague, tête emmêlée à l’écume. Un corps aux abois dans la tempête des jours furieux. Des membres noués aux tréfonds des vertiges, un cœur qui saigne tout au fond de la vie. Son visage me ressemble jusqu’aux remords de ma chair. Je lui tends la main comme pour mieux estimer la distance. Mais il est trop loin pour pouvoir le sauver de la noyade. 

 

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©

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14 janvier 2017

Le cri qui ne sortira jamais.

13532867_270223096671346_6803412773817575002_nLe cri qui ne sortira jamais veille dans ma gorge comme une péninsule perpétuelle. Un fleuve avance et le ciment des jours tortueux se brise. Mille conquêtes siègent dans les fragiles trous où s’oxydent les fruits laissés là en pâture aux oiseaux migrateurs. Dansent sur les vitres lessivées, l’insomnie de tous les soupirs que je n’ai pu mettre en terre. Elle est nue la campagne qui m’attire. Le noir melon de l’angoisse git tout près des paravents de l’infortune où, dans la pénombre, se reflète une lune hygiénique et sourde. Toute la mort s’enfuit de la minute présente et construit des échafaudages pour les heures lointaines.   

 

« Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps.* » répètera René Char, et déjà la sphère jaune quitte la boussole ordonnée du temps. * Le Marteau sans maître, Moulin premier. 

 

Mes traces abandonnées au sépulcre du temps ordinaire me reviennent comme des plaies insaturées. Des blessures venimeuses s’arrêtent à mon chevet à chaque soirée venue et la nuit devient carnassière et assassine. Elle plonge son couteau noir dans la richesse de la journée qui s’efface. Des chapitres entiers de larves anciennes tardent à s’écrouler. Le temps est long pour l’esprit dévasté. Il double les proportions de l’attente, il quintuple le hurlement interminable de la solitude. Survivant anesthésié de ma propre histoire, je me fausse compagnie. Non, je n’ai rien à t’apprendre qui ne soit déjà un radeau abattu par la tourmente. Tout juste puis-je t’accompagner et te raconter toutes les méprises qui s’enclavent à mon vécu comme des expériences bondées par le chaos qui m’entourent. 

 

Mes cris sont des soupirs de vapeurs brûlantes. Personne ne les entend. Rien de ce qui peut se défaire de moi ne pèse sur la randonnée que nous pourrions faire ensemble. Je suis né dans l’orage furtif qui s’éloigne et je marche sur le printemps où l’herbe mouillée pense à des jours plus tranquilles. Berger sans troupeau, ma vie rôde par-dessus le manque et les désirs froufroutés que les destins ambitieux désertent. Mes cris sont un revers de silence, une résonnance impertinente où meurent mes bouffées desséchées de toute présence. Je mesure seul la hauteur des futaies qui me dépassent et, plus bas dans les fougères, je caresse l’espoir d’une seconde nature. J’ai beau consulter les lignes de l’éclair et supplier que l’amour rince la peinture de mon profil, je pèse sur moi comme un pli de marbre froissé. 

 

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©

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07 janvier 2017

Invisible silence.

13529218_270269133333409_3971739630604983877_nToujours conduit par la même exigence intérieure : inlassablement corriger la réalité pour amoindrir et effacer si possible les défauts qu’on lui attribue. N’est-ce pas là un travail absurde ? Doit-on en permanence trier le désordre de la matière afin de la rendre plus comestible ? Durant son transfert à la voix, le langage transpose le dépôt de miasmes enregistrés sur l’horizon de celui qui parle et ce que je considérais comme une liberté n’est finalement qu’une limite de mon expression. 

 

Je traverse l’été qui s’affole. Toute l’imprudence gigote sous les salves d’avenir comme un animal sauvage dans une cage. Je suis né homme coulant dans l’archipel des eaux courantes. Comme un nœud qui se défait pour lâcher les amarres, je sollicite les ports pour lester l’apparat de mes voiles. Un fruit dans la gorge et la beauté des anges au creux de la main, j’écris l’expérience de la matière brute dans la chair de mon existence. Sous la langue, des brandons de mots, brasés dans la salive, attendent que la blessure libère ma conscience de toutes hésitations. 

 

Il y a un rythme de la parole qui confère à l’invisible une présence et un parfum. Par la cadence du cœur, les mots deviennent une musique et transforment l’immédiat. L’émotion à la lecture d’une strophe poétique peut devenir un véritable lieu d’ouverture et de lumière. Alors, je m’adosse à mon ombre et m’oublie dans un coin sombre. Et puis, la nuit revit d’un songe plus ample et elle accueille le feu d’or dans lequel je dors. Tout se transforme sans cesse et cherche à triompher du vide indicible. Mon âme est un poinçon d’éternité, elle ressuscite du silence absolu et bascule d’une certitude perfectible vers d’autres baptêmes encore plus hasardeux.  

 

A portée de la voix, une multitude de privations répétées agonisent dans un silence assourdissant. Saturée d’incohérences inarrangeables, insoumises et meurtrières, l’attente prolifère hors de ses limites naturelles. Il ne peut y avoir de paix intérieure sans que cela n’implique la pleine conscience de la responsabilité de soi. J’ai sans doute trop conservé les traces expressives de mes faiblesses pour prétendre tout de go que l’on a la vie que l’on se fait. Néanmoins, il m’aura fallu goûter à la pénurie de joies pour mieux saisir quels étaient mes essentiels.   

 

Mon rire est une prophétie, un pli du savoir étouffé dans l’archéologie du temps. Il pousse et repousse le malentendu qui existe entre ce que je suis et la banalité du réel. L’existence de la chance pure me froisse jusqu’aux extrémités des frontières de ma conscience. Tout ce qui peut rendre mon corps docile à mes ébats réflexifs soulage mes pensées déviationnistes. Une brassée d’air emporte les nymphes rebelles qui me chiffonnent. Dans le miroir, un reflet de mon cœur s’use contre le mur qui me sépare des promenades aux clameurs jubilatoires.  

 

L’improbable cause du soulagement s’est assise à côté de cet instant d'apnée où l'on sourit d'avance à la goulée d'oxygène qui arrive.  

 

Définition de l’éthique selon Paul Ricœur : « se reconnaître enjoint de vivre bien avec et pour les autres dans des institutions justes et s’estimer soi-même en tant que porteur de ce vœu. » 

 

Le destin n'est finalement qu'une suite logique des événements. C'est notre ignorance qui donne vie à l'espérance. C'est notre désir d'inhiber les coups du sort qui nous porte à la joie. Seule substance utile pour contrefaire les malédictions d'un monde et d'une vie tragique. La réalité n’est pas souvent la réverbération de mon désir et, cependant, la joie promet d’exercer sa magie pour contrecarrer la déprime que je peux ressentir.  

 

La joie n’est pas un choix mais une excellence gratuite qu’il nous faut apprécier pour nous détacher de l’emprise déroutante des bruits sourds qui exaltent nos sens. L’étonnement nous éclaire alors que la réalité nous agresse.  Le seul chemin pour accéder à soi-même réside dans le tourbillon de notre essence mère, là où se mélange et parfois s'écrase notre propension à la joie, à la délivrance d'une vie tragique. 

 

Demain, c'est le chemin de l'espérance infinie. Celle qui a débuté hier et se meurt dès aujourd'hui. Mieux vaut la joie que l'espoir. Elle s'arque-boute face à toutes les misères qui nous traversent. Elle oublie le sens de l’existence et détourne l’insipide laitance de la conscience. Quel sera mon bonheur ? De quoi parlera-t-il et avec qui traversera-t-il la prairie bordant mon âme ? Ajusté à l’éternité, l’immobilité déploie des trésors d’imagination pour se distinguer. Mais l’avenir est formaté dans les coursives des raisons vaines. Sur les trottoirs, des panneaux de signalisation font mine d’une foule de directions. Une seule pourtant conduit derrière les palissades. 

 

La pensée est souffrance dès lors qu’elle étouffe nos initiatives. Elle s’accomplit partiellement dans l’acte et l’immensité de ses résidus occupe les affres de l’aliénation. L’oubli, même métaphysique, exerce sur l’individu sa nonchalance nihiliste. Fantasmes ou cauchemars refluent de la grande tisane du renoncement. Mon cœur, posé sur la branche pourrie de la conscience, a bien du mal à prendre son envol. Les instances répressives de la morale cintrent mes actes et détériorent mon imaginaire. J’ai besoin d’air et les miettes d’oxygène qui me ventilent d’indifférence sont les promesses d’un désastre futur. Les sûres racines du désespoir creusent la terre à mon point de chute. La consternation ronfle comme le sel dans la soupe du jour qui cherche à s’éclaircir. 

 

Et puis, il y a ces journées qui n’en finissent pas et cette lenteur apparente dans les sous-bois environnants. Au cœur du monde désenchanté, fleurit l’image de la colline que les derniers rayons du jour caressent. Il en est toujours ainsi : la joie fend l’enclume des nostalgies rédhibitoires, elle me dénude totalement et me libère des pétrissures malaxées par l’enclume de l’ordinaire. Très vif et très sec, un éclair m’accouple au reflet mourant de l’audace et pour terminer ma course, je rassemble les idées mal bâties et incohérentes à mes battements de cœur.  

 

Le bonheur m’assigne à son feu sacré. Il possède plusieurs têtes pour mieux résister au vent. J’entends dans le miroir des arbres un tue-tête de pie épinglé dans le pourtour des feuillages et une petite brise qui papouille sur la farine brune recouvrant quelques herbes presque endormies. Les parfums colorés par la lumière rétrécie s’évaporent doucement de la forêt de pins et de chênes. Les derniers écureuils galopent dans les branchages en quête de friandises avant d’aller rejoindre leurs berceaux de bois et de ronces.  

 

L’allégresse m’assiège à chaque aube nouvelle. La communion, issue de mon ressenti et du spectacle de l’astre jaune qui se déplie peu à peu à l’horizon, augure d’une réalité indivisible. Et cependant, mon corps demeure lourd dans la brèche des heures monotones. Il habite la voix oubliée où retentissent les blessures qui dépossèdent la mer de ses vagues d’huile. L’expérience des marées enracine l’eau à la terre. Je suis dans le reflux permanent qui ronge mes falaises jusqu’à l’os blanc.  

 

Pourtant, un jour d’été cela dure plus qu’il ne faut pour réchauffer l’air et la terre. Les fleurs, tétanisées par le pourpre brûlant de la canicule, laissent tomber leurs têtes comme les enfants lorsqu’ils s’endorment sur une chaise à l’occasion d’une soirée qui n’en finit pas. Tremplin imprévu, l’imaginaire franchit l’ombre recouvrant le sel de la vie et mon cœur s’allonge sur la tranquillité des accords tacites traînant sur le seuil des gaîtés innommables. 

 

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©

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31 décembre 2016

Quoi de toi, quoi de moi ?

13529139_270207663339556_2430439253361360270_nQuoi de toi, quoi de moi ? Qui connait le chemin où se déroulent nos corps ? Le temps nous déplace, nous tourne et nous berne. Nos voix immobiles s’animent d’angoisses tendres et nos mains se resserrent comme un fil de cuir après la pluie. Une voie faite de deux, puis un rêve, un exode, un exil, et le déchirement de se taire pour ne pas recouvrir l’intime sensation faisant vibrer notre sang. La mémoire écharpée, un flot de communes différences dément nos tissus emmêlés. Les bruits sont partout. Une drôle de résonnance bleue s’engouffre sous nos peaux. Le ciel nous mange et l’azur nous confond. 

 

Page après page, l’écoulement de la source perce la terre de mille trous et, à coup de râteau, le temps ramasse des bouchées de souvenirs. Nous sommes accrochés l’un à l’autre comme une ancre à son bateau. Chacun prisonnier de son envol, nous cohabitons dans la distinction des mots et des voies. Nous sommes le relent d’alcool s’évaporant aux extrémités de nos souffles. Tu viens de la nuit, de plus loin que le sommeil. Mon prince, ma déchirure, je te porte en moi comme un cri s’enchaîne aux soupirs ordinaires. Je me fane au bord des crevasses imaginaires et tu prends corps avec l’onde humide naissant sous ma peau.  

 

Ta différence révèle mon identité au grand jour. Je m’oublie dans le regard qui me berce. Ta chair égarée dans la source semble tout retenir, tout contenir. L’eau des bassins de l’enfance me suggère l’opposition à toute oppression, le déliage des cordes et des liens égoïstes. Curieux, je te cherche au-delà de moi-même. J’habite un rêve bleuté sous l’ornière de l’image. Je suis à l’abri contre la butée persistante de tes sourires. Contre les arbres glacés, quelques rayons d’un soleil d’hiver incendient les branchages. La lumière s’ébroue avant de s’éparpiller au jour qui mâche l’instant. Tu glisses sur le coton de mes yeux et, immédiatement, l’horizon assagit nos dissemblances.  

 

Si la vie n’est pas une folle escapade de la lumière au cœur de l’abîme, qu’est-elle au juste ? Vers quoi irions-nous et comment ferions-nous pour nous épuiser au-delà des sources du silence ? Comme je l’ai fait avant toi, tu traverseras la lie de ton corps à la recherche de la beauté. Tu franchiras de nombreux carrefours, des plaines juteuses et des déserts brûlants. 

 

Tu marcheras à travers le sable, sur le fil des océans et parfois même au-dessus des nuages blancs. L’énigme vertigineuse de l’existence divisera tes élans et détruira un grand nombre de tes espoirs. La langue de l’air pourra, par moment, te paraître le venin de toute raison. D’un amour à l’autre, tu mettras à nu tes fantaisies et tes stratagèmes pour défoncer la pudeur de la chair. Chastetés accablées en quête de purification, l’émotion drainera les litiges jusqu’à l’océan de tes poumons. 

 

Mon fils aux poignets de cygne, aux cheveux d’alouettes, le jour de ta naissance était un jour parfait. Ni grâce, ni démon, sur la collégiale de l’aube. Seulement tes pleurs cristallins et ton parfum de vie nouvelle. Seulement la douce tempérance des moments heureux. Aujourd’hui, tout parait si lointain, muet et volatile. Je lis dans le temps envolé les grains d’air qu’ensemble nous avons semés. A présent, tu es là, gaillard et téméraire, et je suis confondu aux lames vigoureuses qui jaillissent de toi. Quoi de toi, quoi de moi, mélangés à ce point de rupture de la coque brisée nous vivifiant et nous séparant. Nous sommes chacun au cœur de nos prières et le jour présent raconte à notre place la distance qui s’effeuille.   

 

Si proche de toi, par arrogance et par naïveté, j’ai perdu la corde et le nœud alors que je creusais la terre pour les ensevelir comme des racines précieuses. Ne serais-je déjà plus là, invisible et sans murmure ? L’ombre floutant ma silhouette a-t-elle traversé de haut en bas le bruit du tocsin accompagnant mes pas ? Aurais-je avalé la poussière grinçant sur l’air dévoilant ma présence ? 

 

Je t’écris assis sur le promontoire des âges morts et, comme un enfant, je gribouille des traits sans importance. Je t’aime. Il fait noir, mais je t’aime. Des sueurs langoureuses giclent sur la façade de pierre, ma maison est vide, nous sommes tous partis à la rencontre du non-sens de nos êtres. J’ai froid et l’heure tremble. Il gèle dans la cabane de peupliers que j’occupe. Je ne sais pas, je ne sais plus si j’aurai la force nécessaire pour ouvrir la malle traînant à mes pieds. Je crois que c’est toi qui a la clef. Regarde dans tes poches, s’il te plait. Ma vie teinte comme du verre blanc.   

 

Viens ! Le jour nous appelle et les champs de rêves solitaires se ramassent à la pelle. Viens ! Faisons-nous la belle, fuyons les ressacs et les bruits de la brume en bataille. Mélangeons nos enfances, vivons d’insolences. Brandissons nos visages délivrés de la potence, allons flirter avec nos dissemblances. 

 

Il ne peut y avoir d’amour sans joie, ni de joie sans paix. Néanmoins, nos cœurs encore un peu masqués déambulent sur la corde de nos sourires. Effluves de joie brûlée, dilatation du fleuve sang, palpitations de la vase jusque dans ses clameurs minuscules, nous sommes guidés par la pierre et la terre. Toutes les voies sont sincères, aucune ne meurt dans l’haleine rétive des contre-jours. Je vais devant, mais pas sans toi. 

 

Je vais à la victoire, mais pas sans le monticule de défaites me précédant. Je drague l’invisible présence impossible à traduire. Ta vie patine sur mon cœur flottant en pleine marée. Mon « je » et ton « tu » arpentent ensemble les chemins de traverse. Sur le bas-côté, la trace de mes freins et la ligne de mes faims jonchent sur le sol. Mais on n’en finit pas d’aimer, chaque geste prolonge le vent de son souffle aspirant et, l’espace d’un instant, nous ne faisons qu’un.  

 

          Mon fils, mon arpent, ma source vive, joignons nos mains à la lisière des mots. Ecrivons d’une seule main le murmure soulevant nos bras et nos épaules. Nous sommes la fable du discours envahissant des gènes. Nous partageons la faiblesse des éléments et la grandeur de l’immensité. Aimer implique l’abandon. Submergé, l’horizon célèbre la beauté et j’embrasse la légèreté du lâcher-prise. Je suis inscrit dans le déchirement de l’aube, mes désirs naissent du présent ouvert et ils se cognent contre l’attente qui m’envahit.  

 

Odeurs de terre et d’images blotties en fagots sur le rebord de mes cendres. Tout au fond de moi, je touche à la lumière complice, à la joie éclatante. L’ivresse inonde mes racines et le voile des heures perdues disparait dans les fleuves endigués de mon être.

 

Je me risque à être dans la transparence. Une goutte de trop ou une goutte de pas assez. Une mouette perdue au-dessus de la colline cherche les vagues immortelles. Mais au loin, la mer déraille et se jette derrière la face cachée du jour. J’ai son aile blanche collée sur ma main et le goût du sel sur mes épaules. 

 

Je suis toi au bout des lames d’écume. Tu es moi dans le désir que je n’ai pas choisi. Les algues se souviennent peut-être de l’appel de la vie. Dans ta chair, mon cœur ne pense plus. Enfant marchant sur le vent, tes bouffées dessinent ton visage contre mon torse. Mon âme raisonne pour toi et déjà tu t’éloignes. Serais-je parti de moi-même ? Le chaos se perdrait-il dans un regard, un sourire ? Mon synonyme, ma particule, cela ne sonne pas faux. Et pourtant, fil ténu allant de l’aube au crépuscule, l’accroc du temps chavire le sablier. Ta voix est une note, un chapelet de rêve où se reboisent les clairières abandonnées. 

 

Entre toi et moi, une lune d’éclats dissipe la grise mine de la nuit. Un siphon silencieux avale la fraîche lumière. Au nombril du monde, des lacets coupés et des tisanes frelatées traînent mon sang jusqu’aux messes journalières de l’inconnu. Un trait tendu rugit sous la bruine, le passé regarde vers la mémoire distendue. Hier sauve l’apparence et l’instant précis réinvente l’horizon élargi. Chaque naissance nouvelle grise le vide et décalamine la solitude. J’ai perdu mes bras avec l’accent touchant des mouettes accompagnant les navires de pêche. J’ai perdu l’oubli sur le front des mers caressantes. Je te berce encore comme un essaim en sommeil, comme un ventre gonflé par la magie de la création. 

 

Sans le recul de la cogitation, le bon sentiment devient vite une plaie. Il dévitalise la volonté et crispe la crédibilité de nos meilleures actions. Rien ne va de soi, tout pénètre la matière sur la marge par l’air assoiffé de nouvel oxygène. Tu me décentres, lymphe des mammifères, je suis le père de la neige et de la vapeur qui sublime. L’onde des frissons voyage et la caresse de l’invisible nous retourne parfois la situation d’imposture dans laquelle on se trouve. Rien ne va de soi, tout pénètre l’existence là où elle se cache. Je t’accompagne et, en même temps, je jeûne sur ton chemin. Pourvu que mon message de vie ne se transforme pas en message de mort jusque dans ton propre corps. 

 

Compulsions frénétiques, l’organe du feu carbonise de pathétiques œufs de cafard. Dans le fouillis de mes heures creuses, la transformation s’opère à partir d’un infime grain de sable. Décadenassée des flammes de l’attente, ce n’est pas ma chair aux abois que tu entends mais plutôt le regard que je pose sur le monde. On peut aimer l’amour même s’il nous tourmente comme on peut aimer la vie même si elle n’est guère aimable. 

 

Il y a toujours cet appétit, cette curiosité du moindre à l’égard de l’infiniment grand. De multiples événements m’ont renversé. J’ai toujours eu l’opportunité de recommencer. Mon existence toute entière est construite pour résister au vide et à l’évanouissement. Chaque grenade de vie dégoupillée nécessite l’éloignement avant d’envisager un nouveau rapprochement. Prendre de la distance, c’est l’acte salvateur permettant de se repositionner avant de s’ouvrir à la lumière pour s’y épanouir. 

 

Dans l’abyssale effigie de toi-même, déloge les confidences secrètes de ton corps. Laisse gronder le volcan des désirs ; ils savent tes souhaits les plus fertiles, ils connaissent la voie tracée hors de la raison bâillonnant tes cris et tes grognements comme une vérité que l’on étouffe. Il existe des lumières en cerceaux autour des hanches, des ceintures brillantes entourant le vertige. Il est des éclats restés en rebut dans le désenchantement des laves mortes, des oripeaux cramoisis pour avoir soutenu plus haut les cygnes de nos vœux les plus essentiels. Il y a les limons et les pierres refroidies, il y a l’exactitude du message de la chair et la précision du corps de l’instinct. Il demeure en nous un feu sauvage et le hurlement du loup qu’il nous faut réconcilier avec la teneur du jour. Plus loin que la bave de la première heure, derrière l’apogée de la respiration, écoute le gémissement des étoiles lorsqu’elles traversent ton sang.  

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©

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