12 octobre 2017

Appartenir au désir comme une joie évasive.

imagesNH404I19

Avec le temps, va, roule et s’envole la poussière tourbillonnante de la révolte. Inutile de fossoyer dans le brouillard ou de chercher à ensevelir la douleur de l’absence avec perte et fracas. On n’oublie pas, et ça dure. On ne change guère et ça pèse. On tripote longtemps l’idée d’un sourire perdu, d’une présence manquante. Au fond, le passé est toujours une actualité qui pirate le présent. Il nous impose ses souvenirs, ses éblouissements et sa fureur. Il faut du temps, beaucoup de temps pour épouser à nouveau le cœur de celui qui est parti.

 

L’amour fredonne ce que tu m’as laissé dans une durée incompressible. C’est une fracture au creux de la main solitaire. C’est une chaîne fluorescente au cœur de la nuit. Mes sens entretiennent notre jardin, élaguent les distances, défrichent les étendues trop grandes et arasent les haies qui nous dépassent. On ne se quitte jamais vraiment.

 

Longtemps, j’ai conservé cette idée un peu folle que je pourrais guérir de cette plaie béante et que je finirais par la recoudre malgré son infection turgescente.

Par moments, aujourd’hui encore, je vacille dans la cicatrice que je rouvre au coin d’une larme nostalgique. Puis, je tourne la page, je me reprends et recolle à mes yeux. Je sais qu'il suffit de peu pour que ta présence m’envahisse. Alors, je hausse le cœur et je marche avec lui, l’émotion emmitouflée dans le silence. Quoique je puisse faire, je ne suis que moi-même. Je ne tourne pas la tête, mais mon regard chasse l’horizon. L'empreinte n’est jamais morte. Elle sommeille dans la brume et réapparaît sitôt la clarté revenue sur le miroir.

 

Avec le temps qui passe, l’amour n’a plus d’heure dans sa parole et il s’entortille à nos gorges resserrées, presque étouffées par le rappel d’échos aux sonorités familières. Nous gémissons sur nous-mêmes avant de comprendre que notre solitude n’existe plus vraiment depuis que le cœur de l’autre respire dans notre poitrine.    

 

A la lisière du changement, le temps perdu ne se rattrape pas. L’amour disparu ne résiste pas à l’absence. Ta voix est un bruit tombé sur le sol devant moi et je la ramasse dans le poing fermé du silence. Ta présence se déploie sur le qui-vive du monde. C’est une tonalité qui élague, dépouille et brise la carapace de l’air. Seule la flamme qui lèche encore nos étoiles peut nous aider à reconquérir un espace que l’on croyait devenu une terre déserte et anéantie.

 

Vivre avec les autres est encore la meilleure manière de passer inaperçu. Issue de l’abandon, ma tendresse est cette flaque de ténèbres où se reflète le ciel. Nous ne sommes jamais là où nous pensons être. Je suis ce qui me désigne. Tantôt une épave nue grondant à chaque effleurement, tantôt farine du temps où la faim demeure. J’ai trop fouillé les entrailles de la disparition. Voilà, ta bouche, tes yeux et ton cœur où siège le monde inventé, le monde éventé. N’apparaît bien que ce qui est révolu. L’instant se fout de sa dérisoire teneur, il nous catapulte au-devant de nous-mêmes sur d’innombrables chemins d’ennui et de lutte. Demain commence toujours par une aube à construire et nous marchons du seul pas que nous connaissons. Répétant sans cesse l’avancée comme une rengaine, la mort restera toujours l’extrême sensation finale, l’excessive perception qui dépasse la vie d’une tête. Ma vie n’est plus qu’un roseau dans la roubine, un encens et une braise où nos mains se rejoignent. Je suis aussi ce que je ne choisis pas.  

 

Peau découpée dans l'aube des fenêtres, l’écriture devance le monde et dans les fêlures en brûlis, le réel n’est plus qu’une langue morte. L’éveil froisse l’horizon, la chandelle ne tient plus la flamme, le désordre ensevelit la raison la plus rangée. Nos cœurs ont connu l’apothéose et l’excès de noir s’est dissout comme du charbon dans un poêle. Nos visages s’enfoncent doucement dans la matrice originelle où je te rejoins. L’écart est après la peau. Ce n’est que dans la dépossession des choses matérielles que nos routes soulèvent nos âmes jusqu’au discernement total.

 

Te revoir, c’est mourir à nouveau de mille et une contemplations chimériques. Mon cœur ouvre ses bras, il te prend et t’enserre comme une corde étrangle sa proie. Tu n’es plus toi, tu es ce qu’il me convient que tu sois. Le réel est une détresse outrancière, je te fais rêve pour mieux consentir à la vérité qui me cerne. Pour t’aimer davantage, j’abandonne toute action. L’acte est trop lourd et le mouvement ne distingue pas le soleil réconcilié avec la poussière. Et puis, il ne saurait nous contenir comme autrefois. C’est pour cela que je préfère encore ce lâcher d’ombres où je te réinvente et où mon cœur s’affirme.

 

L’inachevé est une mort latente, une mort attendue par le silence définitif. Le désœuvrement s’abandonne à cette pincée d’espoir que rien ne déloge. Et pourtant, le temps qui se termine renvoie systématiquement à ce lieu dépourvu où tout s’est arrêté. Une ombre nous suit comme une valise sur un âne et plus aucun rêve n'effectue le chemin à l’envers. Tout est laissé là, dans une pénombre infructueuse, sans élan et sans mouvement. L’immobilité est aussi lourde qu’une charrue de plomb posée dans le désert. Notre communauté d’existence ne fleurit plus que dans le songe perturbé par son insignifiance. Je mords ta chair et tu ne cries plus. Toute notre histoire inachevée m’accompagne comme un brassard de rêves où la concorde des temps révolus s’aligne sur le mur des condamnés. Et lorsque la pétarade achève enfin la carence, c’est au tour de nos ventres de grommeler la tristesse allongée à terre. La vérité de ce que nous sommes et de ce que nous devenons marche dans une nuit intolérable. Nous nous assemblons dans l’épuisement comme deux nuages après l’orage. Nos cendres et nos ruines deviennent vite le rejet de nos amours corrompus et de nos peines indéfectibles.

 

Nous sommes neutralisés comme des forbans encerclés par la police de la raison. Il y a toujours en soi une part incertaine qui déjoue notre réalité. Dans la marche, chaque pas oublie les précédents et les emporte néanmoins sur la route future. Nos dépôts relégués en fond de bouteilles ne supportent plus d’être agités. Il faudra vider le flacon et le rincer abondamment. Ce qui est inachevé continue sa course dans les verres vides. L’amour est une arme à double tranchant. Ce que je donne et reçois me dépeuple et me remplit sans jamais se soucier de la bonne dose. Nos cœurs soucieux de justice se désaltèrent malgré les fumigènes qui cachent leur source.

 

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©

Posté par lacollineauxciga à 09:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Appartenir au désir comme une joie évasive.

Nouveau commentaire