18 octobre 2017

Sur le rebord de soi et des autres.

imagesUD2ZROSI

Un peu plus tard, nous reviendrons sur la pente où nos mains ont glissé. Nous chercherons le point d’appui que nous n’avions pas vu, le creux dans la pierre où notre pied a cédé. Il y a toujours un retour de flamme incongru, un moment accordé pour recommencer le chemin déjà parcouru. A l’écart, sur le rebord de soi et de sa chair, on imagine le monde tel qu’il aurait pu être. Si tout s’était déroulé autrement. Si tout avait souri à nos foulées claires. Mais, on en revient toujours à la chute. On redimensionne notre esprit à la terre qui s’est effritée, à l’avalanche qui a recouvert nos ombres et notre misère.

 

Je suis revenu mille fois au chevet de notre histoire. Mon regard n’a jamais su se détourner de l’absence, de la place vide, de l’espace inoccupé. Il y a un trou grandissant à l’intérieur de mon présent. Une baie reflétant les ruines immobiles qu’une mousse verte a ensevelies.

 

Nous sommes partis, nous sommes allés ; à l’insu de nos liens, l’avenir nous a portés. La puissance des pas nous a entraînés. La force des jours qui se suivent et se renouvellent nous a départis. Une vie s’écrase sur une autre vie. L’air file vers l’éloge du temps. La fuite déblaie le jour de ses charges habituelles. Je ne peux plus tourner la tête. Derrière moi, les souvenirs cornés par le vent amputent le regard. Mon dos touche les violences muettes qui dégringolent de mes sentiments.

Mes mains s’appuient dessus. Elles atteignent des hauteurs vertigineuses. On ne pourra jamais plus reculer. Malgré la lourdeur des jambes, malgré le poids de la pierre restée dans nos ventres, il nous faut avancer. La lourdeur, c’est ce qui nous fait rester debout sans nous, c’est la sensation d’ancrage qui nous retient chevillés à l’essentiel. C’est ce qui nous a rendus unanimes dans l’indispensable prise d’air. 

 

Demain sera lourd de mille choses et léger d’espérances. Demain ira rejoindre l’inconnu en se présentant chargé comme une mule à huit pattes. Quatre pour l’équilibre et quatre pour laver l’affront du jour qui s’est couché sans nous prendre dans ses bras. Et, il faudra reprendre le pas, écouter l’haleine de son cœur, remettre le jour tout entier dans sa camisole d’étreintes insupportables. Alors, je marcherai les yeux plantés dans l’horizon, je marcherai nu, malgré l’étoffe de ton sang au travers de mon chemin.

Je suis mort comme toi depuis que mon corps se refuse à lui-même. Mon futur s’est désagrégé dans l’instant où mon pouls a tremblé comme la poitrine de l’air après une détonation. Je suis enrôlé à l’ombre de ton départ. Mes yeux piquent et ma voix se fait l’écho du vertige. Je suis un vide qui s’appuie sur une matière disparue, comme un écho diffusé en boucle sur le rebord de mon cœur.

 

Dans le sang d’un féroce désir, tu as mis tes mains de cendre pour me faire naître après ta mort. Et dans les entrailles de ma solitude, je me promène dans la cassure sans fin. Toutes mes rivières aux sources fertiles sont vouées à sortir de leur lit à un moment ou à un autre. Témoin d’un bonheur plus haut que l’ivresse et plus pénétrant qu’une simple découverte, l’amour nous condamne à vibrer comme des vitres après la détonation du tonnerre.

Ta vie fauchée par la sangle du noir séculaire a repris souffle contre le temps. Quelques portes étroites m’ouvrent le chemin vers d’autres connivences. A bonheur inégal, mon cœur tisse de nouveaux cocons sur des espaces funambules. Le désir d’absolu qui me brûle prend la forme de ton souffle. Avec l’enchantement d’une parole pulsée, il affirme sa lame bleutée à la pleine lumière et il métamorphose la perte traquée par l’innocence et la folie.  

 

Je croyais les heures fermées pour toujours et mes tempes affligées à la monotonie des gris froids et monotones. Il n’en est rien. Le silence est plus vaste et plus beau lorsque nous bavardons encore dans l’obscurité comme des pies insatiables. Nous voilà perchés plus haut que nos rêves d’antan. Nous sommes parfumés de tendresse comme le printemps et nous jouons sur les cimes des platanes comme ces fourmis ignorant le vertige.  

 

Le désir exclu la probabilité, exclu l’hypothèse d’un réel chargé des pénuries dévouées à la privation. Ta bouche plie au hasard des nécessités et c’est ce que l’on sait qui devient alors notre défaillance. La lucidité a des pudeurs acérées lorsqu’elle déforge les soudures les plus tenaces. Elle n’interpelle pas la foudre, puisque au contraire, elle s’y catastrophe.

 

Dévorés, nous sommes des êtres dévorés. Absorbés par ces appels incessants qui nous interpellent afin d’être inexistants d’amertume, soldés d’attention inopportunes. Un rayon de lumière brûle encore dans la lampe que tu as oublié d’éteindre sur la colline. Nos élans sont retenus dans les branches de chênes verts et dans les souvenirs indélébiles qui traversent la lucarne. Rien n’est rassasié, tout est reclus dans les fosses de l’attente. L’espoir pleut dans l’obscurité devenue un message au bout de l’inconnu de la vie.

Dépassés, nos paramètres par défaut accomplissent l’irréfléchi. Ils nous extirpent de nos carcans comme une explosion de bourgeons. C’est fou comme le printemps a la puissance des germinations incontrôlées. Il faudra bien que la fleur meure pour que le fruit pousse et s’impose au soleil. Ce fruit juteux, il nous faudra le manger avant qu’il ne pourrisse sur pied et n’emporte avec lui tous les autres dans une macération propice à la putréfaction.

 

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©

Posté par lacollineauxciga à 07:46 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Sur le rebord de soi et des autres.

Nouveau commentaire