29 novembre 2017

Ce vide intarissable !

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Peut-on aimer sans l’espoir d’une revanche sur le désastre ? La réplique attendue par les sens pourrait être inconvenante. Mes rêves n’ont pas la prétention de refaire le monde. Ils libèrent le souffle de mon cœur resté dans tes mains. Ils projettent nos éclats sombres sur un horizon flamboyant. Vois-tu, en soulevant bûches et ronces, je me détache de lui lettre par lettre.

 

Dans mes veines tout n’est que failles et désordre. L’illusion de l’unité de soi s’éparpille dans les marais obscurs du dérisoire. Lorsque le noir nous maudit et nous rejette de son territoire, tout se replie au fond de la jarre de l’inassouvi par la seule absence d’étincelles.

Je t’attends toujours dans la soudaineté d’un événement plus grand, dans l’ornière furtive par laquelle passerait un peu de lumière pure.

 

Sur des gravures imaginaires, des silhouettes sévillanes jouent à cache-cache. Un visage flou et difforme s’avance sans mot. Le dialogue intérieur s’invente à tire-d’aile. J’ai couru toute la journée dans la plaine verte. J’ai rassemblé les parfums de terre et de soleil pour tresser ce bouquet d’émotions. Et, je chante pour toi, comme une armada d’hirondelles inonde le ciel un soir de juin. 

 

Mais il y a quelqu’un qui manque ici ! Il y a une trace vide et un regard de sacrifice. Une perte indéfinie. Dans le tremblement de vivre, un rêve endormi recoud toute une panoplie de gestes et d’apparences périphériques de je-ne-sais-quoi, de presque rien. Un monde chu envisage de transpercer l’écran de mes songes.

J’attends depuis si longtemps que l’effacement permette une voie nouvelle. Et toutes ces heures différées sont devenues une diffamation du réel. D’énormes arriérés grotesques font le pied de grue aux portes des souvenirs désarticulés sans trouver de repos à leur sort. Pourtant, il y a tant à faire et à dire. Il y a la redondance de l’impatience qui fait mouche sur la vitre transparente. 

 

Qui sait si en ce moment même, tu ne lis pas au travers de mon âme ?

Je t’ai perdue entre les plis de l’arc-en-ciel. En un instant, toute ma lumière intérieure s’est volatilisée dans une décharge d’étincelles, puis elle s’est liquéfiée dans la suie noire que le vent emporte.    

 

Je suis le berceau du rêve qui me berce. Je te porte en moi comme une enfance qui grandit trop vite, comme une goutte d’espoir devenue sèche aussitôt la chute. Une frange de l’aube tombe dans mon gosier. Je ne peux plus te demander un baiser pour la nuit. J’ai rêvé le jour dans un long manteau de sang. Nous deux, autrement ; nous deux, distinctement repliés dans l’unisson déconcertant d’une expression qui n’avait plus de nom. 

 

De l’angoisse à l’extase, la perte se confond délibérément avec le parfum qui se greffe à la vigilance de la mort. Il est nécessaire de retourner les yeux du dedans au dehors. Parce que l’infection est dans l’introspection. Parce que le leurre devient supérieur à la nécessité. La douleur s’y réfugie comme une maladie accompagnant nos refrains de défense immunitaires et nos rengaines de sauvegarde. Une mélopée d’arpèges glauque s’entrelace à l’effroi de nos dérives. Tout chavire en permanence. La solidité n’est plus qu’une vasque ébréchée par les sensations dominantes. L’acmé prodigue ses effets de digression et les émotions contradictoires prolongent le vide jusqu’à sa défaillance. Ses rumeurs venimeuses s’étendent jusqu’à l’affabulation et elles réécrivent le drame vécu en s’employant à nous mettre à l’épreuve.

Il est des moments d’existence où tout ce que l’on a construit nous semble dérisoire. Des moments où l’on voudrait pouvoir s’accrocher à une pensée plus solide et plus forte que la réalité déficiente. Mais, l’angoisse se décalotte dans l’obscurité vive et nous ne ressentons plus rien d’autre. 

 

Dans ce monde qui reste le mien, je vais par les chemins d’acacias et de tilleuls qui mènent à la colline. Je vais vers ces ombres douces, sous l’arche de mes yeux, où je sais que tu m’attends. Sur la route, j’ai croisé les chevaux dans leur enclos d’herbes vertes et la roubine qui longe les champs de blé et de tournesols. Seul, assis sur la grosse pierre qui surplombe la plaine, j’ai jeté mes yeux dans les bourrasques du Mistral. De grandes bouffées vides coiffent les arbres sous lesquels nous promenions.

 

Je te le confesse : le manque est plus douloureux que le bonheur perdu. Il se méprise lui-même. Je n’attends que moi-même au rendez-vous des fontaines d’espérance.

Les vies achevées rejoignent la foule de poussières qui s’amassent sous ma langue silencieuse alors que l’absence revendique toujours sa part d’innocence et sa fraîcheur perdue. Le bonheur est un vide au repos, toutes les bousculades l’insupportent. C’est une béance charnelle où soupire l’exaltation que l’on croit avoir connue. Je te voudrais encore dans la flamme imaginaire qui lèche l’horizon. Je voudrais retourner à la mer d’amandiers en fleurs et reprendre place dans le creux de nos fougues patientes et légères comme le vertige. J’aimerais réinitialiser le temps et déverrouiller l’espace où nous sommes enfermés.

 

Une légère buée blanche flotte dans l’air. Ma tristesse se moque bien des vapeurs disloquées et des évaporations désordonnées. La vacance commune est peuplée de confidences aériennes. Nos silences intimes sont des paillettes fluorescentes au cœur d’une nuit de braise. Les rêves corrigent la cruauté du monde que l’amour n’efface pas. Mais il n’y a que la dérision par l’absurde pour ôter la brûlure de la poudre à canon. Et malgré cette effusion rongeuse qui écaille mon cœur au moindre soupir, le lien filial conserve sa pureté et sa densité comme au premier jour. Nous sommes la cendre de nos mémoires, nous sommes en équilibre sur la balustrade de l’infinie tendresse. Nous sommes l’avenir qui se réinvente entre les cuisses de l’émerveillement. 

 

La résignation vient seulement lorsque les apparences occupent pleinement l'espace de nos regards. Parce que le sujet de l’étonnement parodie l’excellence de notre dialogue en lui attribuant les habits et les décors de sa mise en scène.   

 

L’amour cherche désespérément à se délivrer de ses illusions. Il ne sait pas que son énigme est la seule protection à sa survie. Mon cœur doit reconquérir le monde sans toi. Amour vainqueur, amour despote, ton visage plaide en faveur d’une absence précieuse. Je suis emporté par l’élan égoïste qui pénètre ton âme comme une lueur innocente. Je veux défier une à une chaque sensation pour en extraire le silence de sa part juteuse. 

Toutes les images recomposées durant l’exil se sont inscrites dans la chair de promesse. Le grain séché est tombé entre les meules du temps. On tourne le dos à l’horizon froissé et c’est la jubilation du désastre qui se reflète sur nos nuques découvertes.  

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés © 

Posté par lacollineauxciga à 09:27 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Ce vide intarissable !

    moi non plus, je ne rentre pas en résignation et je fais mienne cette citation d'Yves Montand : savoir les choses inexorables et chaque matin, vouloir les changer !

    Posté par Sedna, 29 novembre 2017 à 13:46 | | Répondre
    • Quoi de plus amorphe que la résignation ? Tu as bien raison, se résigner, c'est accepter quelque chose de contraire à ses espérances. Cependant, il existe, aussi, enfin je le crois, une résignation douce, celle d'une forme de résilience avec soi-même qui est porteuse d'une volonté lumineuse et qui nous permet dans bien des cas, de nous résigner sans sombrer dans le déni de soi et nous ouvre des perspectives d'épanouissements.
      J'ai, dans la tête, ces ambiguïtés et ses oppositions dont le monde et l'existence sont faîtes. Ces troubles qui défient la logique et nous terrassent. Comme si tout et son contraire pouvaient régir nos pensées quelques peu volatiles et nous faire croire à la justesse de nos propos. Bien malin, celui qui ne se résigne jamais.

      Posté par lacollineauxciga, 10 décembre 2017 à 09:17 | | Répondre
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