Transgresser, tarir et renouveler.

Il est des jours où la rumeur siège au bord de l’envahissement. Des jours où elle comble le vide des
ténèbres par l’explosion du langage libre et le secret des choses inconscientes.
La voix en rafales s’affale comme un air suspendu que plus rien ne retient. Elle médite dans les fonds de brume avant de surenchérir la pitié que l’on n’accorde qu’à soi-même.
Vulnérable de soi autant que des autres, nous habitons la concision de nos brièvetés de la même manière que le désarroi de nos tressaillements.
L’ombre d’un mirage suffit à changer notre regard sur le monde. Affamés de soleil, nous participons à cette coulée généreuse de lumière où rien (si ce n’est le dénuement) ne peut, sur cette pente abrupte du recueillement, mieux contribuer à notre effacement.
Tout se meurt sous les strates de l’univers vu ou projeté. Les images se chevauchent, s’amalgament puis s’éteignent, lancinantes et monotones. D’autres arrivent et suivent le même trajet. Mais, rien ne dure. Rien ne dure. Rien ne dure.
Parfois, je hais l’éphémère durant sa transition vers la pierre sèche. C’est un déchirement, une insuffisance ruinant la parole impuissante.
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Souvent, les mots nous laissent seul avec nous-mêmes. Machines à sons, orgues de barbarie, nos voix s’élèvent dans l’air en produisant des vibrations plus ou moins harmonisées avec le chant des cigales, avec le cri des mouettes passantes, s’évaporant dans le jour comme des lucioles éteintes.
Solitaire avec mes aveux à vivre, je quitte la chrysalide du temps. Je m’émancipe avec discrétion.
Je deviens le ronronnement de l’horloge continuant à ronfler après qu’on lui ait retiré les aiguilles.
Je m’érafle à l’invisible du temps qui se meurt.
Un mot suffit pourtant. Un mot comme un choc, comme un déclic, un mot comme une clé ouvrant la porte du soulagement ou de l’accablement. Un mot, un seul, et le monde humain s’éternise sur la fente du jour où se brassent les heures dans l’écoulement du partage.
Parfois, je touche presque l'illusion de mener une vie dépeuplée, nue comme une dent sans racine. Mon corps est un simple courant d’air et ma voix, seule matière vraisemblable, devient une torche luminescente dans le sous-bois de mes pensées.
Je suis l’abeille sur la fleur. Je suis le grain collé au sol pour la fourmi affamée. Je suis la chaise à porteurs pour un destin accoquiné avec les ruines de l’immensité.
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Mais quoi ! Ne parle-t-on jamais mieux de ce qui se refuse à nous tandis qu'on y aspire ? Tu sais, ma solitude n'est pas un isolement pur. Elle est le chemin sinueux qui me reconduit vers le silence du premier jour.
Parce que les mots n’ont rien à dire qui ne soit concret.
Impuissants de leur sort,
incapables d’ajuster leurs prétentions à la justesse des
intonations harmonieuses et prolifiques.
Il faut faire taire leur cheminement de larbins dans le désordre affectif qui nous ensevelit. Un souffle suffit pour initier la fissure du néant.
Parce que les mots n’ont pas su dire l’intégrale douceur qui s’émoustillait en moi comme un sentiment inextirpable.
Parce qu’ils sont la boussole d’un autre monde, ils racontent toujours un peu la fragilité d’impudiques sources.
Ils s’écoulent comme un ruisseau fêlé qu’aucun alphabet ne pourrait contenir distinctement.
Le langage dort dans l’hermétique cloison de ma chair comme à l’intérieur de grands sacs vides.
Mon sang est une litière dégarnie et insatiable où la parole se charge de substances pures, transcendantales, dépassant le singulier du verbe par une surenchère impossible à définir.
- Bruno Odile - Tous droits réservés ©